• Gustave Tridon, les châtillonnais et la Commune de Paris

    Dans ce nouveau notule d'histoire, Dominique Masson nous fait connaître la vie d'un châtillonnais peu connu de nos concitoyens, Gustave Tridon , qui joua un rôle important dans la "Commune de Paris", dont on commémore cette année le 150ème anniversaire, puisqu'elle a eu lieu  du 18 mars au 28 mai 1871.

    Merci à l'historien pour ses recherches toujours si intéressantes.


    Gustave Tridon, les châtillonnais et la Commune de Paris

    Le 21 octobre 1830, se mariaient Jean Baptiste Tridon et Vorlette Elisabeth Morel.

    Le couple attendit le premier janvier 1841 pour avoir un fils, qui sera baptisé Edme Marie Gustave.

    Gustave Tridon

    (Figure 1 :acte de naissance de Gustave Tridon.Etat Civil de Châtillon sur Seine)

    Son grand-père paternel était Edme Tridon, marchand cirier, habitant rue de Chaumont (rue Docteur Robert) et son grand-père maternel Robert Morel, marchand tanneur, rue du Recept.

    La famille est aisée, Jean Baptiste Tridon s’était, paraît-il, enrichi en spéculant sur d’anciens biens nationaux achetés en bloc et revendus en détail [i].

    Gustave eut une enfance heureuse, choyé par une mère dévote.

    Peu avantageux physiquement, il était très intelligent et fut envoyé étudier à Dijon, puis Paris où il prépara une licence en droit [ii].

    Encore étudiant, en 1862, Auguste Tridon est accusé de complicité d’outrage public à la morale, mais il sera acquitté par la commission disciplinaire de l’enseignement supérieur, le 29 mars 1862 [iii]                                                                                 

    Devenu avocat, il ne plaidera jamais, étant indépendant financièrement, mais deviendra publiciste et se lancera dans la rédaction d’articles dans les journaux.

    En 1865, il est condamné pour outrage à la morale publique et religieuse, à cause d’un article paru dans le journal le Travail[iv].

    Il se retrouve alors à la prison Sainte Pélagie, prison pour les droits communs et les politiques, où il y fait connaissance de Louis Auguste Blanqui, socialiste non marxiste, opposant à l’Empire, condamné le 14 juin 1861 à quatre ans de prison [v].

    Tridon, d’abord orléaniste, puis converti aux thèses proudhoniennes,va être attiré par ces idées et deviendra le secondde Blanqui, au sein d’un parti blanquiste qui naît et s’organise dans ces années-là.

     

    [i] Dupaquier Jean ; article du Bien Public, du 23 mai 1971 ; cité dans Diey Michel : « 1870-1871, la guerre oubliée dans le châtillonnais » ; Cahiers du Châtillonnais, n° 151

    [ii] Un auteur a écrit qu’il fut élève au lycée Bonaparte (Condorcet) à Paris. Certains ont parlé aussi d’un doctorat en droit.

    [iii] Tridon Gustave, dit Karl-Morel ; « Archives nationales : affaires disciplinaires de l’enseignement supérieur (1838-1885) », inventaire des articles F 17 4391 à 4430

    [iv] Louis Auguste Martin, un habitué de la prison de Sainte Pélagie, raconte : « J’habitais l’immense chambre du premier étage du pavillon de l’est et j’avais pour codétenus MM. Blanqui et Jules Miot, que nous avions surnommé Vatel à cause des succulents ragoûts et des merveilleux rôtis qu’il nous préparait, Taule, Case et Tridon, trois jeunes et courageux esprits qui venaient glorieusement d’enterrer le journal Le Travail ».

    Cité par Dominique Bartet, dans le blog de christaldesaintmarc, du 20 janvier 2015

    [v] Blanqui ; le « Vieux » auréolé par une vie de sacrifices à la cause des travailleurs, produisait sur les jeunes gens une impression magnétique.

    « C’est lui, dira plus tard Paul Lafargue, qui nous a transformés. Il nous a tous corrompus ».

    Gustave Tridon fut conquis par le vétéran qui en fit l’un des chefs de son parti.

    L’autre surnom de Blanqui était « l’Enfermé ».

    Socialiste non marxiste, Blanqui est considéré comme le fondateur de l’extrême gauche française.

    En 1880, il publie : « Ni Dieu, ni maître ».

    Gustave Tridon

    (figure 2: Journal Candide N°8)

    A sa sortie de prison, le 3 mai 1865, il fonde le journal Candide, qui sert de plate-forme pour Blanqui et ses associés (Blanqui lui-même a contribué à des articles, sous un pseudonyme).

    Ce journal est consacré à la critique religieuse et à l’exposé scientifique et philosophique, dont il est le rédacteur en chef.

    Paraissant le mercredi et le samedi de chaque semaine, ce fut un succès ; le premier numéro fut tiré à 4 000 exemplaires, le deuxième à 6 000, le troisième à 10 000.

    Dans leurs articles, les auteurs guerroient contre le surnaturel, montrent l’origine humaine de la morale, dénoncent les méfaits du monothéisme sémitique.

    Mais, au bout de huit numéros, le journal est interdit et un procès aura lieu les 11 et 18 août ; Tridon est condamné à 6 mois de prison et 100 francs d’amende.

    Ceci n’empêchera pas l’étudiant en droit Tridon, fin octobre 1865, de se rendre à Liège, au Congrès international d’étudiants (29 octobre-Ier novembre) en compagnie de nombreux français, où ils affirmèrent leurs idées antireligieuses et où Tridon dénonce les études arides et l’absence des libertés universitaires .

    Dans un compte-rendu du 5 novembre, paru dans la Rive Gauche, Léon Fontaine écrivit : … dans l’ordre moral, nous voulons, par l’anéantissement de tous les préjugés et de l’Eglise, arriver à la négation de Dieu et au libre examen…, ce qui provoqua un énorme scandale.

    Puis Tridon accomplit sa peine de prison et fut libéré le 12 juillet 1866.

    Il représente alors Blanqui, en septembre 1866, au premier Congrès de l’Association internationale des Travailleurs (nom officiel de la Première Internationale) à Genève, qui débute le 3 septembre 1866, apportant l’ordre de Blanqui de s’abstenir de prendre part au Congrès .

    Mais l’un des camarades, Protot, ayant protesté, fut jugé et comparut devant ses pairs le 7 novembre 1866, au café de la Renaissance, dans le VIe arrondissement.

    La police, prévenue, arrêta tous les assistants, au total 41 personnes et, sous prétexte de conspiration,après quatre mois de prévention, l’avocat Tridon fut condamné, en mars 1867, à quinze mois de prison et 100 francs d’amende.

    Entre-temps, il avait probablement fondé une éphémère revue, la Critique .

     
    En 1869, Gustave Tridon fit publier « la Gironde en 1869 et en 1793 », où il fustigeait les Girondins :

    Cette race ergoteuse et bavarde a reparu avec son long cortège de périodes.

    Elle oppose encore l’obstacle du fédéralisme ; elle calomnie, disserte, ment, pleurniche.

    Tout est détrempé de ses larmes ou corrodé de ses impostures…

    Notre but à nous, c’est la liberté armée, la liberté avec sa pique, non la triste prostituée des livres et des discours…

    C’est l’égalité qui protège le faible contre le fort et jette, s’il le faut, son épée dans la balance.

    C’est la Commune, non les oligarchies provinciales d’avocats, d’industriels et de grands propriétaires.

    Nous croyons en Paris, cœur et cerveau de la France.

    De lui part le coup de tonnerre qui fait craquer les empires et tressaillir les nations.

    Paris vaincu, la liberté râle. Paris triomphant, le juste et l’opprimé relèvent la tête…

    Gustave Tridon

    (figure 3 :"Plainte contre une calomnie de l'histoire" 1864 (réédition en 1871 à Bruxelles)

    Karl Marx, dans une lettre du 3 mars 1869, écrit qu'

    une évolution très intéressante se dessine en France.

    Les Parisiens se remettent sérieusement à étudier leur passé révolutionnaire récent.

    Ils se préparent ainsi à la nouvelle entreprise révolutionnaire qui se rapproche.

    Ce fut d’abord l’Origine de l’Empire…

    Enfin, ce furent les blanquistes, avec G.Tridon : Gironde et Girondins. C’est ainsi que l’histoire fait bouillir son chaudron de sorcière…[i].

    Aux Girondins, Tridon avait opposé, dans le Journal des Ecoles, en 1864 une étude sur:

    les Hébertistes ; plainte contre une calomnie de l’histoire.

    Pour lui,

    l’avènement des Hébertistes fut l’avènement de la science et de la raison sous la forme la plus énergique, la plus populaire, mais aussi sous la forme qui pouvait seule en assurer le triomphe définitif.

    La science que les Girondins, les doctrinaires d’alors, avaient voulu cloîtrer dans une oligarchie lettrée, fut tirée du boudoir et jetée sur la place publique.

    Les Hébertistes s’adressèrent au peuple et lui dirent : « la science est la conquête, la science appartient à tous, viens et prends ! »…

    Ce qu’on veut flétrir du nom d’hébertisme est la face la plus brillante de la Révolution.

    Obscurcie aujourd’hui par des insulteurs jurés, elle est destinée à resplendir toujours davantage [ii].

    Ce pamphlet lui permettait de faire un parallèle entre les Girondins de 1793 et les Girondins de son époque.

     En décembre, il participe, avec son ami Albert Regnard, à l’anti-concile de Naples, en décembre 1869.

    La convocation d’un concile œcuménique, à Rome, en 1870, provoqua, en réaction, dans les milieux libres penseurs du temps, un rejet catégorique. Tridon était anticatholique ; dans l’avertissement de la première édition des Hébertistes, en 1870, il écrit

    un article sur les Hébertistes, inséré dans le Journal des Ecoles, et combattu avec talent et convenance par un écrivain distingué, M. Maréchal, m’avait ramené à publier en réplique un nouveau travail, qui eut le malheur, cette fois, de provoquer un violent accès d’épilepsie catholique.                      

    La même année, le 13 mai 1869, mourait à Châtillon son père, lui laissant près de 60 000 francs de rente.

    Le gouvernement impérial imagina d’arrêter les membres d’une société secrète, dont certains auraient voulu attenter à la vie de l’empereur.

    Il y eut 72 accusés, dont 55 étaient présents.

    Mais Tridon, ainsi que Blanqui, put fuir et c’est par contumace qu’il fut condamné, le 9 avril 1870, à la déportation simple ; il rentra à Paris après le 4 septembre, proclamation de la République.

    Le 6 septembre, Tridon, avec Blanqui et d’autres de ses disciples, se réunissent et décident la publication du journal la Patrie en danger, financée par Tridon, portant en tête de son premier numéro (daté du 20 fructidor an 78) :

    En présence de l’ennemi, plus de partis ni de nuances.

    Avec un pouvoir qui trahissait la Nation, ce concours était impossible.

    Le gouvernement sorti du grand mouvement populaire du 4 Septembre représente la pensée populaire et la défense nationale.

    Cela suffit.

    Toute opposition, toute contradiction doit disparaître devant le salut commun.

    Il n’existe plus qu’un ennemi, le Prussien, et son complice, le partisan de la dynastie déchue…et on refusait de signer le déshonneur et le démembrement de la France [iii].                                 

    Et Tridon, le 8 septembre, écrira :

    A nous tout ce qui souffre et pense, tout ce qui travaille et gémit, et dont la poitrine se soulève au nom de la liberté.

    Il fut arrêté le 4 novembre, à la suite du soulèvement du 31 octobre, émeute contre la politique du Gouvernement de la Défense nationale, qui avait envoyé Thiers négocier l’armistice avec Bismarck ; un mois plus tard, il attendait encore le jugement, qui le libéra [iv].

     

    [i] Karl Marx et Friedrich Engels : la Commune de 1871 ; lettres et déclarations, pour la plupart inédites (traduction et présentation de Roger Dangeville). Marx évoque aussi, dans deux lettres (vers le 26 avril et le 13 mai 1871), un différend entre Félix Pyat et Gustave Tridon, ce dernier ayant répliqué dans un article du journal « la Cigale ».

    [ii] Dans la première édition, l’introduction, non signée, est de Blanqui ; Le texte sera publié de nouveau, à Bruxelles, en 1871, sous le titre : « la Commune de Paris en 1793 ; les Hébertistes », J.H Briard

    [iii] Le rédacteur en chef était Blanqui ; il y eut 267 numéros, du 07/09 au 08/12/1870. Cette proclamation avait été tirée sous forme d’affiche, le 6 septembre, pour être placardée sur les murs de Paris

    [iv] Jules Vallès a raconté le procès du 31 octobre dans son roman : l’Insurgé. Selon le dictionnaire des parlementaires français (tome V), il n’assista pas à l’affaire de l’Hôtel de Ville au 31 octobre, en raison du mauvais état de sa santé

    Gustave Tridon

    (figure 4: journal "La patrie en danger", financé par Tridon)

    Peu de temps après la proclamation de la République, le 13 septembre, se créa à Paris un Comité central républicain des Vingt arrondissements afin d’obtenir du Gouvernement de la Défense nationale des mesures politiques et sociales favorables aux classes populaires et demandant des élections afin de remplacer les maires nommés sous le Second Empire.

    Voyant que ce dernier n’en annonçait pas, pendant le mois de décembre, on va élire dans les clubs politiques parisiens des délégués pour la Commune ; Tridon devient l’un des membres du Comité central républicain des Vingt arrondissements, qui, le 30 décembre, se réunit sur l’ordre du jour : De la Commune révolutionnaire et des moyens pratiques pour l’installer révolutionnairement.                                          

    Il est aussi l’un des quatre rédacteurs de l’Affiche Rouge placardée dans la nuit du5 au 6 janvier 1871, qui prônait une réquisition générale, un rationnement gratuit et la lutte à outrance pour en finir avec le siège de la ville de Paris, encerclée par les Prussiens depuis le 17 septembre 1870, et l’appel à la formation d’une commune.

    Gustave Tridon, les châtillonnais et la Commune de Paris

    (figure 5 :"L"affiche rouge" Musée Carnavalet)

    Bismarck ne voulait faire un traité de paix qu’avec un gouvernement légitime.

    Dans des délais très brefs, des élections furent organisées pour le 8 février 1871.

    Dans les régions occupées, comme la Côte d’Or, les réunions publiques sont interdites et c’est l’occupant qui va se charger de l’organisation des élections.

    Tridon est au nombre des 43 socialistes révolutionnaires présentés à ces élections.

    Il lui manqua 3 000 voix à Paris (il eut 65 707 voix).

    En Côte d’Or, huit candidats orléanistes sont opposés à huit candidats républicains.

    Le 8 février 1871, c’est la liste républicaine qui l’emporta et Tridon devint député de la Côte d’Or pour l’assemblée nationale, avec 32 721 voix (à Châtillon, il n’avait eu que 755 voix), à côté de François Auguste Dubois, maire de Dijon, Pierre Magnin, ministre du commerce, Marie François Sadi-Carnot, Pierre Joigneaux, le général Garibaldi, Henri Moreau, maire de Saulieu et Jules Carion.                   

    Cependant, radicaux et extrême gauche ne réunirent que 72 sièges, soit 5,96 % des votes, contre 65,20 % pour la droite et 28,84 % pour les républicains.

    La nouvelle assemblée se réunit le 13 février à Bordeaux.  

      Le 17 février, Adolphe Thiers est nommé chef du pouvoir exécutif de la République française et, le 21, Thiers et Favre entament les négociations de paix avec Bismarck ; celles-ci aboutiront à la signature d’un armistice le 28 janvier.

    Gustave Tridon

    (figure 6 : dépêche télégraphique annonçant la signature de l'Armistice. Archives Municipales de Châtillon sur Sine  4H11 (Fluteau)

    Le Ier mars, Tridon, après avoir voté contre la ratification des préliminaires de paix signés entre le gouvernement d’Adolphe Thiers et l’Allemagne, démissionne et part aussitôt pour Paris [i].   

    Dans une lettre aux électeurs de la Côte d’Or, il explique son geste :    

     Honoré de vos suffrages, sans les avoir brigués, je vous dois des explications sur la manière dont j’ai compris mon mandat et sur les motifs qui m’ont forcé à le résilier.

    Une démission est chose grave, je ne m’y suis pas résigné sans de sérieuses réflexions que je viens aujourd’hui vous soumettre.

    Placé dans une situation exceptionnelle, j’ai été, un des premiers, témoin et victime de la trame infâme qui avait pour but de livrer la France aux Prussiens, en haine de la République, et qui a obtenu, dans ces derniers temps, un si glorieux succès…

    Lors de mon arrivée à Bordeaux, la Chambre se prorogeait pour laisser le temps de bâcler le pacte odieux.

    On l’amusait avec des commissions qui ne commissionnaient rien du tout et des réunions creuses dans des bureaux déserts, tandis que Thiers et ses complices brocantaient notre chair et notre sang, l’honneur et l’intégrité de la France.

    Tous ils acceptèrent avec des larmes de crocodiles… Quant au paiement d’une somme de cinq milliards,permettez-moi de mettre encore plus vivement sous vos yeux cette formule de notre damnation nationale.

    Les pièces de cinq francs composant les cinq milliards, juxtaposées à plat les unes à la suite des autres, occuperaient une longueur de 6,250 lieues, soit les trois quarts du tour du globe terrestre.

    Empilées les unes sur les autres, elles formeraient une colonne de 2,700 kilomètres…     

    Et il terminait par :

    J’avoue, citoyens, qu’en voyant une Assemblée, prétendue française, sanctionner de pareils crimes et voter le démembrement et la ruine du pays ; qu’en entendant ces hommes vendre à Bismarck nos frères d’Alsace et de Lorraine, et par leurs cinq milliards engager, pour un temps indéfini, la vie et le travail de vos enfants, j’ai voulu, à tout prix, sortir de cette enceinte maudite [ii].

    A Paris, bon nombre de parisiens, ayant déjà connu une grave famine au cours de l’hiver 1870-1871, refusent que des canons de la Garde nationale, à Montmartre, soient enlevés, sur ordre de Thiers, lequel souhaite désarmer les parisiens.

    Un peu partout, la troupe, envoyée récupérer les canons, va fraterniser avec les parisiens qui élèvent des barricades, et deux généraux sont massacrés.

    C’est le début de l’insurrection, le 18 mars 1871, tandis que Thiers gagne Versailles et que nombre de bourgeois fuient la capitale.

    Ce mouvement communard va puiser largement dans le vocabulaire de la Révolution française.

    C’est dans cette ville qu’arrive Tridon, épuisé. Le 24 mars, il s’adresse aux électeurs parisiens :

     A peine arrivé, je tombe dans un lit de maladie, et suis réduit à contempler la lutte où se décide le sort de la République et de la France.

    Permettez à mon anxieuse impuissance de vous communiquer ses craintes…[iii].

    Aux élections municipales de la Commune, du 26 mars 1871, il n’obtiendra que 1304 voix dans le XXe arrondissement et 2253 voix dans le XVIIe, mais sera élu dans le Ve arrondissement (Panthéon), avec 6469 voix, sur 12422 votants [iv].

    Il va alors siéger à la commission exécutive, le 29 mars 1871, composée de 7 membres, chargée d’appliquer les décrets du Conseil de la Commune, puis à la commission de la guerre, du 21 avril au 15 mai [v].

     

    [i] Victor Hugo démissionne le 7 mars

    [ii] « Aux électeurs de la Côte d’Or » ; Œuvres diverses de G. Tridon ; Paris, 1891

    [iii] Maillard Firmin : Affiches, professions de foi-documents officiels-clubs et comités pendant la Commune ; Paris, Dentu

    [iv) On le trouve inscrit sur la Grande liste du Père Duchêne, dans le XXe arrondissement, et aussi sur la liste du Comité. Blanqui, bien qu’élu, avait été arrêté le 17 mars et était retenu prisonnier en Bretagne par le gouvernement de Thiers

    [v] Il assiste, le … à la destruction de la colonne Vendôme : « Gustave Tridon, 30 ans, fils de parents riches, élève du lycée Bonaparte ‘Condorcet), devenu socialiste à sainte-Pélagie sous l’influence de Blanqui, son voisin de cellule, avocat, élu du Ve, le visage pâle ».

    Gustave Tridon

    Gustave Tridon

    (figures 7 et 8 : affiches de la Commission exécutive de la Commune. Musée Carnavalet)

    Gustave Tridon

    figure 9 :Affiche de la Commission exécutive. Courbet fut membre de la Commune. Musée Carnavalet)

    Gustave Tridon

    (figure 10 : Commission de la Guerre. Musée Carnavalet)

    Il vote contre la création du Comité de salut public et signe le manifeste de la minorité :

    la Commune de Paris a abdiqué son pouvoir entre les mains d’une dictature à laquelle elle a donné le nom de Salut public.

    Il s’abstint de paraître aux dernières séances des comités, même s’il fut accusé de lâcheté, après avoir traité ce Comité de défroque inutile et ridicule.

    En même temps, il poursuivait son activité de journaliste, en continuant à faire de nombreuses références à la Révolution de 1789.

    Dans le journal la Patrie en danger, il écrit :

    La Commune révolutionnaire qui a sauvé la France, et, par le 10 août et septembre, fondé la République, ne fut pas un produit d’élection régulière, une émanation bourgeoise d’un troupeau qui se rend aux urnes. Elle sortit d’une convulsion suprême, comme la lave sort du volcan.

     Dans le journal la Montagne, dont il est membre du comité de rédaction, en avril, il exalte les Hébertistes :

    Ils n’ont qu’une seule passion, l’idée.

    Ils s’abandonnent aux masses sans réserve comme sans mesure ; ils ne travaillent point dans un but personnel, mais pour le triomphe d’un principe. La foi les guide, non le calcul [i].

     

    [i] Le 6 janvier 1871, avec Jules Vallès, Emile Leverdays et Edouard Vaillant, comme les bourgeois de Paris et le gouvernement en place dans la capitale souhaitent que la ville se rende, il rédige une proclamation, réclamant une attaque en masse contre les allemands, la réquisition générale, le rationnement gratuit, la punition des traîtres, l’éducation pour tous, la terre aux paysans et le gouvernement du Peuple.

    Gustave Tridon

    (figure 11 : Journal "La Montagne" dans lequel écrivit Tridon)

    Mais toutes ces activités minent sa santé fragile :

    de son talent, de sa grande fortune, de sa personne, (il) a payé au service de la cause, quand elle semblait sans avenir… (mais) il n’a pour la servir aujourd’hui, qu’une âme usée, dans un corps débile [i]                                                                        

    Léon Massenet donne aussi le même portrait :

    Cet homme de vingt-neuf ans est déjà usé.

    Il est voûté au point qu’on le croit bossu, sa figure est criblée de boutons, ses joues pendent.

    Sa constitution débile, sa santé délicate ne lui ont point permis de surmonter la vie militante fiévreuse et les séjours prolongés en prison.

    Il est d’autant plus sérieusement atteint qu’il ne trouve, en dehors de ses camarades de son parti, aucune affection solide, pas même celle de sa mère, triste créature qui osa le chasser alors que, traqué par la meute des argousins, il lui demandait un refuge [ii].

    A Châtillon, les nouvelles qui parvenaient étaient uniquement celles provenant du gouvernement de Thiers.

    [i] Revue des Deux Mondes, 1904, tome 24

    [ii] Léon Massenet de Marancour : « Hommes et choses de la Commune : récits et portraits pour servir à l’histoire de la première révolution sociale ; cité dans Maitron.

    Après la mort de son mari, en 1869, la mère de Gustave Tridon était peut-être allée habiter à Paris.

    C’est là qu’elle mourut, en 1893

    Gustave Tridon

    (figure 12 : Affiche envoyée par Thiers aux communes françaises AMC 4H11)

    Gustave Tridon

    (figure 13 : Dépêche télégraphique adressée au Sous-Préfet de Châtillon, Leroy AMC 4H11)

    Gustave Tridon

    (figure 14 :Dépêche télégraphique arrivée à Châtillon AMC 4H11. Gustave Flourens , professeur au Collège de France fut élu Général par la Commune et chargé de la défense de Paris, mais il fut fusillé par les Versaillais)

    Tridon était gravement malade lors de l’entrée de l’armée de Versailles à Paris, qui mit fin à la Commune, après la semaine sanglante, le 28 mai 1871.

    Il put échapper aux représailles en étant hospitalisé à la clinique Dubois, sous un faux nom, Morel,qui était celui de sa mère.  

     Il gagna la Belgique et c’est là que

    l’homme riche qui a volontiers été emprisonné ou exilé, luttant pour les droits des autres, mourut [i], d’une phtisie galopante, huit jours après son arrivée, le 30 août 1871.

    C’est Julienne Sébert, une « communarde », qui le soignera et préparera son catafalque.[ii]

    Avant son décès, il avait veillé à venir en aide à son ami Blanqui en léguant sa fortune à Sophie Barrelier, la sœur de Blanqui.

    Particulièrement recherché en France comme membre de la Commune, le troisième Conseil de Guerre, chargé d’en condamner les membres les plus éminents, abandonna les poursuites, après l’annonce de sa mort.

    Son décès est transcris dans les registres de l’état-civil de Châtillon, le 24 septembre 1872 (n° 185).

    En 1884, parut un ouvrage posthume, rédigé lorsqu’il était en prison à Sainte Pélagie :

    Du molochisme juif : études critiques et philosophiques. A la suite en particulier de Voltaire et de Proudhon, les blanquistes vont élaborer un antisémitisme antichrétien et anticlérical.

    L’ouvrage de Tridon est un ouvrage délirant de glorification des Aryens et de rabaissement des Sémites, Juifs, Arabes, Phéniciens réunis.

    En amont, Tridon voit dans le Judaïsme une survivance du culte sanguinaire au Moloch, cette statue chauffée au rouge dans la gueule de laquelle les phéniciens jetaient des enfants vivants.

    En aval, il voit dans le christianisme une pauvreté de pensée et un asservissement typiquement sémite, contraire à la tradition aryenne.

    Il écrira même que, par leurs cruautés, par cet épouvantable cortège d’horreurs (les sacrifices humains), les Mexicains méritent d’être sémites.[iii]

    En 1891, à l’occasion du vingtième anniversaire de sa mort, fut publié, à Paris, un recueil, œuvres diverses de G.Tridon.

    [i] Joseph Martin McCabe, 1867-1955

    [ii] Selon certains, il se serait suicidé. Sur Julienne Sébert : Florence Loriaux : « Femmes et exil durant la Première Internationale » -Carhop, 2008-1. Selon Maitron, il aurait laissé une veuve, Delphine Eyraud ou Heyraud( https : // maitron.fr/spip.php?article72028, notice TRIDON Gustave)

    [iii] Certains antisémites de la fin du XIXe siècle, tels qu’Edouard Drumont, se revendiqueront de son influence.

    Gustave Tridon

    (figure 15 :"œuvres diverses de Tridon" 1891)

    Parmi ces textes, se trouve la Force, où il écrit :

    Nous sommes forts, nous sommes jeunes et nous avons faim non seulement de pain mais aussi d’idées, de justice sociale et de connaissances scientifiques…

    Pourquoi devons-nous continuer à attendre?

     A la fin du XIXe siècle, existait à Paris une bibliothèque populaire Gustave Tridon, dans le XVIIIearrondissement.

    Elle fut créée en 1890, en même temps que le groupe scolaire de l’impasse d’Oran, dont elle faisait partie. Par délibération du 21 octobre 1895, le Conseil municipal de Paris accepta et lui affecta un legs de 90 000 francs fait par madame veuve Tridon et produisant, déduction faite des droits de mutation, un revenu annuel de 2331 francs, assurant les achats de livres et l’entretien mobilier.

    En 1904, la bibliothèque possédait 3800 ouvrages, formant plus de 5800 volumes [i].                                     

    A Châtillon, une rue porte son nom dans le quartier reconstruit après-guerre [ii].

     Un autre Châtillonnais participa également à la Commune, Nicolas Georges Léger Alexis Monin, né le 17 juillet 1818.

    Il fut condamné à la déportation à l’île d’Aix après les audiences devant le troisième Conseil de Guerre.

     Dominique Masson

    (remerciements à M. Millot)

    [i) « Conseil municipal de Paris, rapport de la 4e commission, sur les bibliothèques municipales, présenté par M. Léopold Bellan ; 1904 ». Cette veuve ne serait pas sa femme, mais plutôt la mère de Gustave Tridon, décédée à Paris le 13 février 1893 (VIIIe arrondissement)

    [ii] Ce serait M. Georges Pitoiset, habitant cette rue, qui aurait demandé à la mairie de donner le nom de Tridon (blog de christaldesaintmarc, 27 juin 2008) 


  • Commentaires

    1
    Heirwegh, Jean-Jacqu
    Mardi 28 Septembre à 22:32

    La tombe/caveau de G. Tridon (et de sa mère) se trouve encore, en mauvais état, au cimetière d'Ixelles (Région Bruxelles, Belgique).

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