• L'Europe de crise en crise de 1929 à 1939 jusqu'à la guerre, une conférence de Robert Fries (partie 1)

    L'EUROPE de 1929-1939 : De crise en crise jusqu’à la guerre

     L’an passé, lors de sa dernière intervention Robert Fries nous avait raconté la crise financière de 1929 et décrit la prise de pouvoir par Hitler.

    Aujourd’hui, il nous parle des crises diplomatiques qui de 1929 à 1939 ont conduit à la Seconde Guerre mondiale en nous proposant  le plan suivant :

    -Quelques remarques générales sur la situation politique en Europe.

    -Orientations des politiques étrangères des grands pays

    -Présentation des crises successives

    -Deux événements fixent la toile de fond qui sert de décor à la vie diplomatique : le traité de Versailles qui a mis fin à la Première Guerre mondiale et la crise financière de 1929.

    L'étude historique de Robert Fries est remarquable, c'est une superbe leçon d'Histoire qu'il nous offre.

    Je la publierai en cinq parties, cinq mercredis de suite.

    Merci à lui pour le don généreux de son texte.

    Première partie

     Le traité a redessiné la carte de l’Europe

    dans le respect théorique des « nationalités », ainsi que le souhaitait Wilson, le Président des Etats-Unis.

    L'Europe de crise en crise de 1929 à 1939 jusqu'à la guerre, une conférence de Robert Fries (partie 1)

    En réalité tous les nouveaux Etats comprennent des minorités qui n’ont pas été consultées et qui n’auront de cesse de clamer leur mal-être. 

    L’Allemagne et l’Autriche-Hongrie sont considérés comme responsables de la guerre.  Les deux pays sont punis : ils sont abaissés, comme le voulait Clemenceau.  Ils doivent payer des réparations. 

    L’Autriche est réduite à ses territoires germanophones sans avoir pour autant le droit de se réunir à la nouvelle Allemagne ; l’Allemagne ne peut disposer d’une armée à la hauteur de sa puissance démographique et économique ; elle estime avoir perdu une partie de sa souveraineté. 

    D’où un sentiment d’humiliation imméritée,qui apparait par exemple dans le courant artistique de la Nouvelle Objectivité (Neue Sachlichkeit) et que les populistes sauront exploiter.

    L’Italie fait partie des puissances victorieuses, mais pour elle, c’est une « victoire mutilée ». 

    Les promesses du traité de Londres (1915) préalables à son entrée en guerre aux côtés des Alliés, n’ont pas été tenues.  Elle n’a pas reçu une partie des côtes dalmates. Son honneur a été foulé aux pieds.  Mussolini cherchera à rétablir le prestige de son pays.

     La Ligue des Nations dont la mission est de régler les conflits par arbitrage, n’a ni le pouvoir – les sanctions sont le résultat de compromis - ni les moyens – force armée - d’imposer ses décisions.

    La crise financière a frappé en premier lieu les pays dont l’économie repose, en partie à tout le moins, sur le commerce international et la finance. 

    C’est le cas de l’Allemagne et du Royaume-Uni.

    Le chômage persistant entraine une droitisation, antiparlementaire et volontiers nationaliste,de l’électorat - on fait plus confiance à la solidarité de la nation aux accents patriotiques qu’à la solidarité de classe au travers des frontières - et par une radicalisation des extrêmes –création de ligues prêtes à affronter les adversaires, syndicalistes et militants socialistes et communistes.

    En1932, à la veille de l’avènement d’Hitler les démocraties se comptent presque sur les doigts d’une main: Iles britanniques,France, Allemagne (plus pour longtemps), Benelux, Suisse, Pays Scandinaves et Tchécoslovaquie. Dans les autres pays les droits civils et politiques des citoyens ne sont pas respectés (liberté d’opinion, liberté de presse et de réunion, droit de grève, indépendance de la Justice, élections libres, alternance des partis au pouvoir …).

     

    Orientations des politiques étrangères des principaux pays.

    En France

    La vie politique française est marquée par :

    Une instabilité due à des gouvernements de coalition [1] entre partis du centre gauche et du centre droit.

    Le Front Populaire de mai 1936 à juin 1937 est à l’origine d’avancées sociales importantes. En même temps les mouvements de droite nationalistes s’organisent (ligues qui seront dissoutes en 1936 par le gouvernement de Léon Blum) et précisent leur doctrine (Maurras).

    Des scandales politiques tels que l’affaire Stavisky [2] :

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     et des manifestations violentes telles que l’assassinat du Président Paul Doumer [3] (7.05.1932) :

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     et surtout l’émeute[4] du 6 février 1934.

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    Après le 6 février 1934, le pouvoir passe du centre gauche au centre droit, jusqu’à l’arrivée du Front populaire (mai 1936-juin 1937).

    Des crises financières (dévaluations successives du franc en juin 1937 et mai 1938) résultant des conséquences tardives de la crise de 1929, du déséquilibre du commerce extérieur, et de la défiance des investisseurs.

    Une opinion majoritairement pacifique.

    Ce pacifisme militant se manifeste chez les anciens combattants regroupés au sein de l’Union Nationale des Combattants (UAC) : « Plus jamais ça » ; également à gauche à la SFIO dont Paul Faure déclare en 1939 : « N’importe quelle concession territoriale est préférable à la mort d’un vigneron du Maconnais »,

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     mais aussi chez les intellectuels comme Giraudoux, Jules Romain, Giono.

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    A droite, ce pacifisme est mâtiné d’une attirance pour les régimes autoritaires ; le fascisme en particulier.  Quelques années plus tard, cette attirance se transformera en collaboration avec l’occupant.

    Pour les hommes politiques et les diplomates, le pacifisme s’exprime par la théorie de la "Sécurité collective" qui repose sur la volonté de régler les différends par arbitrage et prend la forme

    De pactes de non-agression et d’assistance mutuelle en cas d’agression fondés sur les principes de la Société des Nations.

    Exemple : les pactes passés par la France avec la Pologne (1921), avec la Tchécoslovaquie (1924), Roumanie (1936).  Ces pactes étaient dirigés contre un retour des Habsbourg en Hongrie.

    Ces accords peuvent être complétés par des conventions militaires.

    D’ententes régionales complétant des pactes bilatéraux. Ces ententes peuvent prévoir des limitations d’armement.

    L’exemple type est l’accord de Locarno (octobre 1925) qui garantit les frontières occidentales de l’Allemagne.

    Cette garantie est apportée par le Royaume-Uni et l’Italie.  En 1934, le ministre français Louis Barthou a essayé de négocier un accord de même nature pour les frontières orientales de l’Allemagne, mais sans succès.

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    Autre exemple : la Petite Entente liant la Tchécoslovaquie, la Roumanie et la Yougoslavie avec la protection de la France

    Le projet d’une commission « européenne » au sein de la SDN disposant d’une force d’intervention permettant de ramener à la raison un éventuel agresseur.

    Cette dernière proposition a été faite au moment de la remilitarisation de la Rive gauche du Rhin (avril 1936).

    Une proposition de même nature avait été faite par Paul-Boncour dès 1932 [5].

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    Toutes ces idées n’ont jamais abouti.

    Une crainte du bolchévisme dans les élites traditionnelles, d’où, pendant longtemps, une réticence vis-à-vis d’une alliance avec l’URSS.

    En 1930, la France dispose de l’armée la plus puissante sur le continent européen.

    La stratégie militaire est fondée sur la défensive [6] entrainant des efforts limités pour moderniser les armements notamment l’aviation et les chars.

    Ce n’est qu’à partir de 1935 qu’une politique de réarmement est mise en place [7]

    Les gouvernements successifs sont persuadés que la France ne peut agir seule contre l’Allemagne. 

    Il lui faut le concours de la Grande-Bretagne. 

    Des alliances de revers sont recherchées.

     C’est la « Petite Entente » qui réunit la Roumanie, la Tchécoslovaquie et la Yougoslavie est qui est constituée par des accords bilatéraux d’assistance mutuelle en cas de menace provenant de la Hongrie.

     Ces accords sont complétés par de accords bilatéraux avec la France qui ne prévoient qu’une consultation en cas de crise et la mise en place d’arbitrages en cas de conflit.

    Le gouvernement se rend compte de l’état d’infériorité, parfois exagéré, de la France face à l’Allemagne réarmée et ne peut agir sur le plan international qu’en parfait accord avec la Grande-Bretagne quitte à paraître à sa traine.

    [1]Les élections de mai 1932 sont gagnées par le Cartel des Gauches, c'est-à-dire principalement les socialistes (SFIO 132 députés) et socialistes indépendants (52 députés), les communistes peu nombreux (10 députés), les radicaux socialistes (160 députés).  Ces derniers sont au centre de gravité de la vie politique.  Des gouvernements centre gauche/centre droit se succèdent jusqu’à l’émeute du 6 février 1934.  Un gouvernement d’Union Nationale présidé par Gaston Doumergue est suivi par un gouvernement Laval plus à droite, mais toujours avec des ministres radicaux.  Les élections de mai 1936 conduisent à la victoire du Front Populaire (Communistes, Socialistes, Radicaux).  Les Accords de Matignon marquent des avancées sociales fondamentales.  En juin 1937 le gouvernement Léon Blum doit démissionner.  Ensuite des gouvernements de centre droit, présidés par des radicaux, se succèdent jusqu’à la guerre.

    [2]Stavisky est un escroc d’origine juive ukrainienne.  Il a été mis en examen pour différentes malversations (chèques sans provision, abus de confiance, détournements de fonds) mais s’en est tiré grâce à des appuis politiques qu’il cultive avec succès.  En 1931, il crée le Crédit municipal de Bayonne avec l’aide du député maire local.  Cet établissement émet pour 200 millions des bons de caisse gagés sur des bijoux faux ou volés.  Des compagnies d’assurance souscrivent, sur la recommandation du ministre Albert Dalimier.  L’établissement fonctionne selon le système frauduleux de Ponzi (Les nouvelles souscriptions paient des intérêts mirobolents). Le 3 janvier le scandale éclate à la suite d’un contrôle du Ministère des Finances.  Stavisky s’enfuit.  On le retrouve mort à Chamonix (8 janvier).  L’enquête révèle que le procès de Stavisky a été 19 fois reporté sans intervention du procureur général Pressard, beau-frère du Président du Conseil Chautemps.  Le rapprochement est fait : le gouvernement est complice ; il veut cacher une nouvelle affaire de Panama.  La droite et l’extrême droite (ligues) se déchainent.  Le gouvernement Chautemps démissionne.  Le nouveau gouvernement Daladier, pour gagner le soutien des socialistes démet le préfet de police Chiappe accusé de sympathies à l’égard de Stavisky et intransigeant quant aux manifestations publiques des partis de gauche.  C’est un affront pour la droite. D’où la manifestation du 6 février qui se transforme en émeute

    [3]Paul Doumer meurt assassiné par un immigré russe déséquilibré.

    [4]Tout au long du mois de janvier 1934 les manifestations contre le gouvernement Chautemps et antiparlementaires se succèdent.  Elles reflètent la volonté des partis de droite de prendre le pouvoir (Action française) et des mouvements antiparlementaires de renverser le régime.  La révocation-promotion du préfet de police Chiappe met le feu aux poudres.  Le 6 février, jour où le nouveau gouvernement Daladier doit se présenter devant la Chambre, une grande manifestation est prévue aux alentours de l’Assemblée nationale.  30 à 50.000 manifestants de droite et extrême droite participent.  Les Croix de Feu du colonel de La Roque rassemblés aux Invalides refusent toute action violente sur les parlementaires réunis au Palais Bourbon et se dispersent.  D’autres mouvements réunis le long des quais marchent vers l’Assemblée Nationale.  Ils sont repoussés par les forces de l’ordre à partir de la Concorde.  Les affrontements très violents se poursuivent dans la nuit.  On compte 12 tués parmi les manifestants et près de 2.000 blessés ; un tué parmi les forces de l’ordre.  Daladier, qui se sent mal suivi et obéi, démissionne dès le 7 février.  Doumergue à la tête d’un gouvernement d’union nationale lui succède.  Les partis de gauche prennent conscience de l’existence d’un danger fasciste et amorcent un rapprochement qui conduira au Front populaire deux ans plus tard.

    [5]De Gaulle, Mémoires de Guerre, L’Appel, Editions Rencontres, 1971, p. 13.

    [6]Dans les années 1920 deux conceptions stratégiques s’opposent : celle de Foch partisan d’une armée mobile et rapidement mobilisable et celle de Joffre et Pétain qui fondent la défense du pays sur une ligne continue de fortifications.  Cette stratégie en phase avec le pacifisme ambiant prévaudra.  D’où la création de la ligne Maginot réalisée d’abord entre 1929 et 1934 – fortifications importantes du nord-est – puis entre 1934 et 1940 -fortifications plus légères et de moins bonne qualité.

    [7]La durée du service militaire évolue comme suit : 1913 ; 3 ans ; 1923 : 18 mois ; 1928 : 1 an ; 1935 : 2 ans.  Le budget de la Défense passe de 4,9% du revenu national en 1934 à 5,8% en 1935 puis 7,1 en 1937, 8,6 en 1938 et 23% en 1939.


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