• "L'Europe de la Sainte Alliance (1815-1855)" une conférence de Robert Fries

     L’Association Culturelle Châtillonnaise – Université pour Tous - a revisité pour nous, avec Robert Fries l’histoire de l’Europe au XIXe siècle.  Lundi 29 février il a évoqué l’Europe de la Sainte Alliance, c'est-à-dire la période qui va de Waterloo (1815) à la fin de la guerre de Crimée (1855).

    Monsieur Robert Fries a eu l'extrême gentillesse de me donner le texte de sa conférence, comme aux autres auditeurs, mais en plus il y a joint les diapositives qu'il a projetées.

    Merci à lui.

    "L'Europe de la Sainte Alliance (1815-1855)" une conférence de Robert Fries

    "L'Europe de la Sainte Alliance (1815-1855)" une conférence de Robert Fries

    Pourquoi cette conférence ?

    Il s’agit de combler, partiellement à tout le moins, les trous laissés par mes précédentes interventions.

    Je vous ai parlé du Congrès de Vienne et je me suis arrêté au jour où il a pris fin, le 9 juin 1815. Vous n’ignorez pas que des événements importants pour l’Europe allaient se dérouler dans les semaines qui suivaient la dispersion des diplomates. Je vous ai également parlé de la période du « Printemps des Peuples », c'est-à-dire des révolutions qui ont secoué l’Europe en 1848. Je vous ai enfin décrit l’Europe à la veille de la guerre de 1914. Aujourd’hui, je vais essayer de décrire la période qui va de 1815 à 1856. Je l’ai appelé l’Europe de la Sainte Alliance. Quelques principes simples, un peu utopiques, l’inspiraient. La Realpolitik s’y opposait. C’est cet antagonisme qui nous servira de fil directeur.

    Le bien fondé de cette expression peut être contesté. Toujours est-il qu’en 1815, la France était mise en pénitence et se trouvait exclue du « concert européen », c’est à dire du petit club de grandes nations qui estimaient devoir gouverner l’Europe. Par ailleurs, la Russie, amie de l’Angleterre, apparaissait comme la garante de la paix en Europe. En 1856, la situation est renversée. Napoléon III, ami de l’Angleterre, a le beau rôle : celui d’arbitre de l’Europe ; il est l’hôte d’un congrès qui va, entre autre, contenir les ambitions de la Russie en Europe centrale et au Moyen Orient, puis poser la question de l’unité italienne.

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    Entre ces deux dates :

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    • Les conséquences catastrophiques des Cent Jours pour la France qui se manifestent par son retrait temporaire des affaires internationales puis son prudent retour au centre de l’échiquier européen
    • la Sainte Alliance marquée par
      • les fumeuses utopies du tsar Alexandre Ier,
      • le « concert des nations », c'est-à-dire la volonté des « puissances de premier ordre » de régler ensemble, par la diplomatie et avec compréhension, leurs différends[1],
      • la politique réactionnaire orchestrée  par Metternich et menée par les monarchies restaurées.  Cette politique s’oppose aux aspirations démocratiques d’une bourgeoisie conquérante et au sentiment de nationalité qui anime les classes instruites de pays aux frontières arbitrairement définies.
    • L’émergence d’une nouvelle préoccupation internationale : la question d’Orient intimement liée à la décadence de l’Empire Ottoman et aux velléités des tsars de prendre pied dans les Balkans, voire en Méditerranée.

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    Les Cent Jours et ses conséquences.

     Un bref rappel. Napoléon quitte, au vu de tous, l’Ile d’Elbe le 26 mars 1815. Il débarque à Golfe Juan le 1er mars. Le 7 mars il est à Grenoble ; le 20 mars il est au Tuileries. La nouvelle du débarquement de l’Empereur arrive à Vienne le 7 mars. Empereurs, rois et diplomates sont pris de court. Certains, comme le roi de Bavière en ont un « relâchement d’entrailles ».  Autour de Talleyrand qui rédige une déclaration sans appel, les esprits se ressaisissent le 13 mars. « … Napoléon Bonaparte s’est placé hors des relations civiles et sociales …. Comme ennemi et perturbateur du repos du monde, il s’est livré à la vindicte publique ». Le 25 mars les Quatre s’engagent à mettre chacun 150.000 hommes sur pied de guerre. Pendant qu’à Vienne les diplomates - le danger contribuant à trouver rapidement des compromis -  mettent la dernière main au traité, les événements s’accélèrent à Paris. Le 4 avril Napoléon adresse aux souverains d’Europe une lettre dans laquelle il accepte les dispositions du traité de Paris et souhaite que la France vive en paix avec ses voisins. Il n’est pas répondu[2] à cette démarche pourtant relayée par des émissaires auprès des cours européennes. La question sera réglée sur le champ de bataille. Ce sera Waterloo le 18 juin, avec ses 9.000 morts et 31.000 blessés du côté français.

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    Les alliés avaient été indulgents en 1814. En 1815, ils le seront moins. Le second traité de Paris (20 novembre 1815) dispose que les frontières du royaume reviennent à celles de 1790. La France perd, par rapport au premier traité de Paris (1814) le département du Mont Blanc (Savoie et Haute Savoie) et des villes sur la frontière est : Landau, Sarrelouis, Sarrebruck, Bouillon, Philippeville. Elle doit payer 700 millions de francs[3] en 5 ans. Jusqu’au paiement complet de la somme, 150.000 soldats occupent les frontières du nord et de l’est (7 départements) aux frais de la France[4]. En fait les troupes étrangères quitteront le territoire français dès 1818, le pays ne présentant plus de danger pour ses voisins et les indemnités de 700 millions ayant été payées.

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    Les alliés profitent de leur présence à Paris pour signer deux textes importants : le traité la Sainte Alliance (14-26 septembre 1815) et la Quadruple Alliance (20 novembre). Revenons sur ces documents.

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    La Sainte Alliance[5].

    "L'Europe de la Sainte Alliance (1815-1855)" une conférence de Robert Fries

    L’idée est sortie du cerveau parfois fumeux du tsar Alexandre Ier. Celui-ci traversant une phase de mysticisme, se trouvait   sous l’influence de la baronne Julie Krudener, une femme de cinquante ans ayant connu tous les plaisirs de Paris dans ses belles années et revenue à la foi dans une version piétiste. Elle voit le tsar Alexandre comme l’Ange Blanc qui ramènera la justice et l’amour en Europe. Sous son influence le tsar rédige le texte de la Sainte Alliance, qui engage les rois et princes signataires du texte à s’inspirer de la morale chrétienne dans leurs relations avec leurs peuples et les uns vis-à-vis des autres. De surcroit les signataires, qui se considèrent comme frères en christianisme, s’engagent à s’entraider, en fait pour lutter contre les manifestations de l’esprit du mal, c'est-à-dire les mouvements révolutionnaires.

    Les trois premiers signataires sont Alexandre Ier (orthodoxe), l’empereur d’Autriche François Ier (catholique) et le roi de Prusse Frédérique Guillaume III (luthérien).

    Metternich ne croyait pas à cette initiative   et en soulignait le ridicule, mais il convenait de satisfaire le tsar à peu de frais. Castlereagh partage les réserves de son collègue autrichien et, pour ne pas s’engager, met en avant les nécessité d’un vote favorable du Parlement. Le Pape ne veut pas s’allier à un orthodoxe et un protestant. La Sublime Porte estime qu’il s’agit d’une alliance contre les infidèles. Quant à la France, elle n’est pas invitée à se joindre aux signataires : on ne lui fait pas encore confiance.

    Pour servir la paix en Europe, la Sainte Alliance introduit, dans le corpus du droit international, un droit d’ingérence quand est menacée la sécurité d’une monarchie adhérant à cette alliance. La quadruple alliance précise cette notion.

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    La Quadruple Alliance.

    La Quadruple Alliance lie les Alliés, c'est-à-dire la Russie, la Prusse, l’Autriche et l’Angleterre. Sous forme de traités entre le Royaume- Uni et ses trois alliés, elle reprend les dispositions du traité de Chaumont : rester unis, ou s’unir pour s’opposer par les armes à tout retour de Napoléon ou de membres de sa famille sur le trône de France. Egalement s’opposer à des mouvements révolutionnaires qui mettraient les monarchies européennes en péril. Le traité, par ailleurs, reprend les dispositions du traité de Vienne concernant la tenue de réunions régulières pour traiter diplomatiquement les difficultés qui se présenteront. C’est le concert européen qui, de congrès en congrès, fonctionnera jusqu’en 1914.

    A court terme, la politique du roi Louis XVIII est suivie de près par les quatre alliés. Chaque semaine la conférence des ambassadeurs réunit, à l’ambassade de Grande Bretagne, les ambassadeurs des « Quatre Grands » qui se penchent sur la situation de la France. Il s’agit d’informer le duc de Wellington qui commande les troupes d’occupation. Remarquons que de cette conférence sortent des recommandations sages et modérées engageant le roi à appliquer la charte, à chercher l’apaisement plutôt que la vengeance.  

    La Quadruple alliance est en quelque sorte l’application concrète des intentions de la Sainte Alliance.  

     La fin de la pénitence pour la France.

    Après la « Terreur blanche[6] » de 1815 qui se manifeste par une épuration de la fonction publique et par des arrestations arbitraires, la monarchie prend une orientation plus conciliante, plus conforme aux souhaits des Alliés. La « Chambre introuvable », composée en grande partie de nostalgiques de l’Ancien Régime est dissoute dès septembre 1816 après avoir siégé moins de 12 mois. En 1818 la France a payé les indemnités de guerre. Alors, au Congrès d’Aix la Chapelle, en 1818 (septembre novembre) il est décidé de mettre un terme à l’occupation du pays. La France retrouve son statut de grande puissance et sa place dans le concert européen. Louis XVIII est invité à adhérer à la Sainte Alliance. Il saura se montrer digne de l’honneur que les forces conservatrices viennent de lui faire.

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    Maintenir l’ordre des choses : le temps de Metternich.

     Les idéologies et leurs porte-paroles.

    « Maintenir l’ordre des choses »,  ce sont les termes qui figurent dans les traités de la Quadruple Alliance. Examinons ce qu’est cet ordre des choses et quelles sont les menaces qui pourraient compromettre sa pérennité.

    L’ordre des choses, c’est l’ordre ancien, antérieur à la Révolution, en fait l’Ancien Régime plus ou moins nuancé par les Lumières. Ce sont des monarchies absolues dont la légitimité réside dans l’histoire qui elle-même est le reflet de la volonté divine. Elles ne connaissent ni la séparation des pouvoirs ni l’équilibre des pouvoirs[7]. Le pouvoir politique est exercé par les élites traditionnelles, c'est-à-dire l’aristocratie terrienne. L’armée[8] dans une certaine mesure et l’Eglise sont des soutiens de la monarchie. Mis à part le Royaume Uni, la liberté d’expression n’existe pas ; la censure est la règle générale. La police veille à ce que l’opposition ne se manifeste pas. Cette police est particulièrement active dans territoires relevant des Habsbourg.

    Remarquons tout de même que l’Ancien Régime stricto sensu n’existe plus. Mise à part la Russie, le système féodal a disparu : les paysans ne sont plus astreints à des corvées, ont le droit d’acquérir des terres, peuvent résider où ils le souhaitent, en ville notamment où se concentrent les activités industrielles naissantes. Dans certains pays – en France et dans certains royaumes d’Allemagne - le prince a octroyé une constitution qui prévoit une représentation du peuple. Mais c’est une représentation censitaire - seuls les riches votent – et le gouvernement ne dépend que du roi.

    Dans cet ordre ancien, la composition des Etats est également le fruit de l’histoire, c'est-à-dire des hasards de la guerre et de mariages plus ou moins heureux. Les territoires et leurs occupants sont la propriété des princes qui se réservent le droit de les aliéner. Le Congrès de Vienne n’a pas consulté les habitants pour redessiner la carte de l’Europe ; seul était pris en compte un équilibre entre les intérêts des grandes puissances.

     Entre 1815 et 1848, Metternich va incarner cette idéologie conservatrice.  C’est le ministre des Affaires étrangères de l’empereur François Ier puis de son fils l’empereur Ferdinand Ier (1835-1848). Pendant plus de trente ans, il domine les relations diplomatiques des Etats européens. A partir de 18 21, suite au congrès de Laibach (Ljubljana) il est également Chancelier de l’Empire d’Autriche[9], mais son rôle sur la scène nationale autrichienne est souvent contrecarré par d’autres ministres.

     C’est un homme des Lumières, favorable à un despotisme éclairé surtout s’il lui appartient d’éclairer le prince.

    Il a vu de près les batailles de Napoléon et en a mesuré l’horreur. Il veut la paix en Europe, et cette paix doit être la conséquence d’un équilibre bien pensé, et de législations conçues et appliquées avec modération.

    Il a été témoin des violences de la Révolution française. Tous les moyens doivent être mis en œuvre pour lutter contre les mouvements s’inspirant des principes de la Révolution française. « Il n’existe qu’une seule affaire sérieuse, et cette affaire c’est la Révolution », avait-il coutume de dire.

    Une fois le danger de l’expansionnisme français jugulé en Europe, il cherche à limiter l’influence de la Russie et se méfie des ambitions de la Prusse qui cherche à dominer l’Allemagne du Nord. Dans cet esprit, la Confédération germanique (Deutscher Bund) est créée le 8 juin 1815. Elle réunit les 39 Etats allemands (royaumes, principautés souveraines, villes libres). Elle a pour but « le maintien de la sécurité extérieure et intérieure de l’Allemagne, de l’indépendance et de l’inviolabilité des Etats confédérés ». C’est une association de souverains  indépendants (Staatenbund) et non pas une union du peuple allemand (Bundesstaat). D’ailleurs, certains souverains ne se considèrent pas comme allemands : le roi d’Angleterre (par le Hanovre), le roi des Pays- Bas, le Grand Duc du Luxembourg, le roi de Danemark ; seuls les territoires ayant fait partie de l’ancien Saint Empire sont représentés par leur souverain. La seule institution permanente est la Diète qui réunit les ambassadeurs des Etats et n’a aucun pouvoir autonome. La Confédération fut un échec, peut-être voulu ; elle permit tout au plus une meilleure coordination entre les polices pour surveiller et réprimer les mouvements libéraux.

    Il ne souhaite pas se laisser entrainer dans les affaires d’Orient.

    Face à cette idéologie conservatrice vont se dresser une pensée libérale et des aspirations nationales, et cela dans toute l’Europe.

    Les libertés que l’on réclame sont très simples : liberté de conscience, liberté d’expression, liberté de la presse, liberté de participer à la vie politique du pays par l’intermédiaire de représentants[10]. Cette volonté de participer à la vie de la nation est le fait d’une bourgeoisie éclairée qui, en dépit de ses capacités, est maintenue en dehors du champ politique. Seule, cette bourgeoisie ne peut pas faire évoluer la situation. Quand elle trouve un allié, même temporaire, dans le peuple, « ses » révolutions la conduisent au pouvoir.  Y demeurer est un autre problème.

    Les aspirations nationales sont présentes dans les pays non unifiés d’Europe centrale, des Balkans et d’Italie. La lutte contre les armées de Napoléon n’y est pas étrangère. Elles reposent sur un sentiment d’appartenance à une communauté nationale que les travaux des linguistes et des historiens ont permis de mieux appréhender. Les travaux de Gottfried von Herder (1744-1803) ont joué un rôle important. Pour lui l’identité nationale est d’origine inconsciente et culturelle[11]. Elle est fondée sur la langue, les traditions populaires, le folklore, les mythes fondateurs. En fait deux mouvements se dessinent :

    • En Allemagne un souhait plus ou moins diffus de réunir dans un même Etat tous les peuples germaniques. La langue est alors le ciment qui unit et définit la communauté. Les universités sont les points de ralliements de ceux qui souhaitent faire bouger les lignes[12]. En Italie, la situation est plus simple. Il s’agit d’abord de se débarrasser de l’Autriche qui, soit administre directement la Lombardie et la Vénétie, soit protège par ses armées des princes apparentés aux Habsbourg ; puis de réunir la dizaine d’Etats autonomes qui utilisent la même langue et sont liés par une histoire commune. Le mot d’ordre est alors risorgimento c'est-à-dire renaissance ou résurrection. Les opposants aux monarchies réactionnaires installées par l’Autriche font partie de sociétés secrètes ; elles se réunissent au fond de forêts, dans des cabanes de charbonnier : ce sont des carbonari.
    • Dans les Balkans et en Europe centrale, des peuples sont administrés par une puissance étrangère, l’Autriche. Les tchèques, les Croates, les Slovènes, les Hongrois aspirent à s’administrer eux-mêmes. Des travaux historiques ont donné un contenu à l’identité nationale. Par exemple, en 1838 parait une Histoire de Bohème par Palacky.   Par ailleurs, des travaux linguistiques permettent de codifier certaines langues et les rendent aptes à un usage courant voire officiel. En 1809 parait une Grammaire scientifique du Tchèque. En 1844 le Hongrois remplace le Latin dans les documents officiels. Mais ces nations en devenir ont également des minorités. Sur le territoire de Hongrie résident des minorités croates ou Roumaines qui aspirent également à l’autonomie. En Bohème une minorité allemande réside dans les Sudètes ; elle tient à demeurer dans un environnement allemand. En période de crises nationalistes, les minorités allemandes, croates ou roumaines auront tendance à prendre le parti de Vienne.
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    En plus de l’objectif de préserver l’ordre établi par le Congrès de Vienne, les Etats ont des préoccupations particulières qu’ils mettent plus ou moins en sommeil par souci de retenue :

    • La Russie veut s’étendre vers la Méditerranée au détriment de l’Empire Ottoman et obtenir la liberté de passage des Détroits pour ses vaisseaux de guerre.
    • L’Angleterre veut surtout que la Russie n’ait pas accès à la Méditerranée. Elle est sensible aux souhaits d’émancipations et aux préoccupations démocratiques des peuples.
    • L’Autriche redoute un accroissement de la présence russe dans les Balkans et tient à garder la haute main sur la vie politique de l’Italie.
    • La Prusse veut faire part égale avec l’Autriche en Europe centrale en jouant sur l’identité allemande
    • La France veut des succès pour faire oublier l’humiliation de 1815 et se trouve disposée à favoriser les manœuvres de la Russie dans les Balkans pour obtenir une compensation sous forme d’une révision des frontières de l’est.   Son régime relativement libéral la rapproche de l’Angleterre.
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    Les désordres réprimés

    En France, on l’a vu, le retour des Bourbons est accompagné de mesures réactionnaires : c’est la Terreur Blanche qui heureusement ne dure guère plus d’un an. L’influence modératrice de Decazes, pour un temps favori de Louis XVIII[13], permet d’éviter les excès des ultra-royalistes. Dans tous les pays administrés par la France pendant la période napoléonienne la réaction se déchaine avec le retour des anciens souverains. Quelques exemples :

    • Espagne : dés son retour le roi Ferdinand VII abolit  la constitution de 1812 et rétablit l’Inquisition
    • Royaume des Deux-Siciles : le roi Ferdinand Ier abolit la constitution qu’il avait lui-même accordée à la Sicile
    • Au Piémont (Royaume de Sardaigne), le roi Victor Emmanuel[14] Ier abolit toutes les législations prises depuis 1770, rétablit les droits féodaux de la Couronne et les privilèges de la noblesse.

    Ces mesures sont mal vécues par le peuple qui souffre des crises économiques récurrentes. Les révoltes sont fréquentes. Même en Angleterre, l’habeas corpus est suspendu (fev. 1817 à fev. 1818). En vertu de la Sainte Alliance, les monarchies menacées cherchent un secours auprès des autres membres de l’Alliance.

    "L'Europe de la Sainte Alliance (1815-1855)" une conférence de Robert Fries

    1819 : en Allemagne les universités manifestent pour que les Etats octroient des constitutions. Metternich n’en veut pas.    Une réunion austro-prussienne a lieu à Karlsbad (Karlovy Vary septembre 1819) pour établir une censure sur les publications universitaires et pour épurer le corps professoral.

    1820 -1821: Congrès de Troppau (octobre-décembre) ; Laybach (janvier-mai). Dans ces deux réunions, il s’agit de décider une intervention au royaume des Deux-Siciles.   Le roi Ferdinand Ier[15] doit y faire face à une insurrection dirigée par des officiers (général Pepe) dont le but est d’obtenir une constitution sur le modèle de celle qui vient d’être octroyée en Espagne. 50.000 soldats autrichiens rétablissent l’ordre, ce qui permet au roi d’abolir la constitution. Cette intervention s’est faite sur proposition de Metternich avec l’accord du tsar et du roi de Prusse, mais sans l’accord formel de Royaume-Uni et de la France.   Les principes de la Sainte Alliance commencent à être contestés. En même temps que la révolte de Naples était mâtée, les troupes autrichiennes ramenaient l’ordre au Piémont où un mouvement libéral avait obtenu du régent provisoire Charles Albert une constitution.   A ce moment Metternich est au faîte de sa puissance. Le tsar s’est rallié à sa politique de soutien des monarchies absolues et a accepté les interventions de l’Autriche seule.

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    1822 : Congrès de Vérone. Il s’agit de régler la question espagnole. En 1820, le roi Ferdinand VII doit faire face à un soulèvement populaire. Il est contraint d’accepter de remettre en vigueur la constitution de 1812.   Un parlement (Cortès) libéral est élu. Le roi se considère comme prisonnier des Cortès et demande l’aide des membres de la Sainte Alliance. A ce moment en France les Ultras avec Villèle ont le vent en poupe. Chateaubriand est ministre des Affaires étrangères (décembre. 1822-juin 1824). Une expédition est décidée[16]  : une armée française de 100.000 hommes doit redonner à Ferdinand l’entièreté de son pouvoir. C’est une promenade militaire marquée par la prise du Trocadéro. En dépit de ses promesses, Ferdinand abroge la constitution : la « décennie infernale » commence. La France a joué pleinement le rôle de gendarme, tel que la Sainte Alliance le prévoit. Mais l’Angleterre se détache de  cette politique, d’autant que Castlereagh se suicide en 1823 et que son successeur Canning s’intéresse peu à l’Europe.

    Il n’y aura plus de congrès jusqu’à celui de Paris en 1856. Le concert européen se poursuivra au niveau des ambassadeurs, mais dans des conditions plus difficiles.

    La reconnaissance des colonies espagnoles sera une nouvelle occasion de marquer la différence de la politique britannique. En 1823 les Etats Unis reconnaissent l’indépendance des ex-colonies espagnoles C’est la doctrine de Monroe dont l’esprit est diamétralement opposé à celle de la Sainte Alliance. L’Angleterre emboite le pas au début 1825, pour des raisons idéologiques autant qu’économiques. La France prend des demi-mesures : des avantages commerciaux sans véritable reconnaissance ; et elle n’est pas la seule. L’Autriche et la Russie attendront que l’Espagne reconnaisse l’indépendance de ses anciennes colonies.

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        1830 et la contestation de l’ordre établi.

    Les journées de juillet en 1830 à Paris donnent le signal d’une révolte contre l’ordre établi. Le peuple de Paris s’allie aux bourgeois excédés par les maladresses de Charles X : dissolution de la Chambre qui vient d’être élue, modification de la loi électorale (modification du calcul du cens – la patente n’est plus prise en compte - qui réduit le nombre d’électeurs), suspension de la liberté de la presse. Charles X doit partir[17] ; Louis Philippe lui succède. Le nouveau roi promet de respecter la Charte. On passe d’une monarchie limitée à une monarchie constitutionnelle. La monarchie légitime disparait ; la nouvelle est issue de la rue. Est-ce bien acceptable par les signataires de la Sainte Alliance ? Le nouveau monarque sait rassurer les capitales : il ne sera pas un Napoléon ; il est une barrière contre la révolution. Dès septembre 1830, l’Autriche, la Prusse et le Royaume-Uni reconnaissent le nouveau régime ; la Russie un peu plus tard et de mauvaise grâce[18].

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     La Belgique voit le jour.

    Le 25 août[19] les Belges se soulèvent contre le roi des Pays-Bas Guillaume Ier. Les revendications sont classiques : liberté de l’enseignement, liberté de la presse, réforme électorale, mauvaise représentation des provinces du sud (Belgique) dans l’administration, l’armée, le gouvernement, répartition de la dette défavorable à la Belgique. La crise économique permet un rapprochement du peuple et des libéraux. Un gouvernement provisoire est formé qui réclame l’indépendance de la Belgique. Louis Philippe prêche pour la non-intervention, ce qui est conforme à la doctrine libérale du Royaume-Uni[20]. La Prusse craint que la contagion gagne ses provinces rhénanes et rassemble des troupes pour une intervention éventuelle en Belgique. Devant les intentions apaisées de Louis Philippe, Guillaume III répond évasivement aux demandes d’aide du roi de Hollande. C’est alors que Talleyrand est nommé ambassadeur à Londres[21]. Une réunion d’ambassadeurs s’y tient pour régler l’affaire belge (4 novembre 1830). S’agit-il de de régler l’affaire du roi de Hollande ou celle des révoltés belges ? Un armistice est conclu entre les révoltés et les armées hollandaises sur les bases des frontières d’avant 1814. Anvers était alors belge. La Belgique est déclarée indépendante mais neutre perpétuellement, cette neutralité étant garantie par les 5 puissances signataires du protocole du 20 janvier 1831[22]. Quant au roi du nouveau pays, on a songé un temps au fils de Louis-Philippe, le duc de Nemours, puis on s’est rallié à Léopold de Saxe-Cobourg-Gotha, veuf de Charlotte héritière du trône d’Angleterre et frère de Victoria épouse du duc de Kent tous deux parents de la future reine Victoria. L’issue des négociations est facilitée par la révolte de Pologne qui représente un danger plus pressant pour le tsar et le roi de Prusse. Les 5 puissances et les représentants belges se mettent d’accord sur un texte un peu plus favorable à la Belgique. Le 21 juillet 1831 le roi Léopold prête serment à la constitution belge. Le roi de Hollande Guillaume Ier n’est pas d’accord sur des concessions qui ont été faites à la partie belge par rapport au protocole du 20 janvier. IL envahit la Belgique (campagne des 10 jours du 2 au 12 août 1831). Louis-Philippe vole au secours de Léopold et envoie 50.000 hommes sous le commandement du maréchal Gérard. Cette intervention est finalement couverte a posteriori par les 5 puissances et n’apparait pas comme une initiative unilatérale de la France. Les forces françaises quittent le sol belge dès le mois de septembre, cette décision ayant été prise par Talleyrand contre l’avis du roi. La ratification des accords[23] créant la Belgique fut longue et difficile. Pour les « puissances continentales », il s’agit de « de protéger une rébellion », comme l’écrit Metternich. Cette ratification marque le rapprochement de la France et de l’Angleterre qui se démarquent par rapport aux trois autres puissances continentales.

    Notons l’originalité de cette conférence. Du fait de l’expérience des négociateurs, les décisions de la conférence visant à a paix et à l’équilibre ont prévalu sur les instructions de gouvernements confrontés à des difficultés intérieures. Il y a eu de fait une délégation de pouvoir à une institution, la conférence, d’esprit fédéral[24].

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    L’ordre règne à Varsovie

    En novembre 1830, la révolte éclate en Pologne. Ce n’est pas une révolte sociale : la situation économique des paysans n’est pas plus mauvaise qu’avant. Ce n’est pas une révolution politique : la Pologne a reçu du tsar Alexandre une constitution relativement libérale bien que des Ruses occupent tous les postes de pouvoir. Ce n’est pas une révolution religieuse : la liberté de culte fonctionne et les catholiques ne sont pas inquiétés. C’est le fait d’une bourgeoisie intellectuelle marquée par le romantisme et appuyée par une partie des cadres subalternes de l’armée. Le mouvement a éclaté à l’occasion d’une concentration de troupes destinées à une intervention russe en Belgique. Un gouvernement modéré où figure le prince Czartoryski est formé. Il veut renégocier avec le tsar Nicolas les frontières de la Pologne ainsi qu’une application complète de la constitution de 1815. Face au refus du tsar, la Diète proclame l’indépendance de la Pologne. Qui va lui venir en aide ? Pas L’Autriche, ni la Prusse. L’Angleterre ne tient pas à intervenir et se contente d’inviter l’Autriche à servir de médiateur. En France « Toute la France est polonaise », selon Blanqui. Mais l’ambassadeur de France à Saint Pétersbourg, traversant la Pologne, déclare aux insurgés lui demandant l’aide de la France: « Je vous le dis avec douleur, mais avec une profond conviction, ce sera rien ». Les insurgés sont seuls et ont le talent de se diviser entre radicaux et modérés (Czartoryski). Les combats durent de janvier à septembre 1831. Le 16 septembre le général Sébastiani, ministre des Affaires étrangères déclare à la Chambre : « au moment où l’on écrivait la tranquillité régnait à Varsovie » transformé en « L’ordre règne à Varsovie ». Des milliers de Polonais choisissent l’exil. Parmi eux Chopin et le poète Mickiewicz.

    …. En Italie également.

    Des troubles éclatent au Piémont, dans les Etats du Pape, à Modène et à Parme. Parmi les insurgés carbonari, les deux fils de la reine Hortense ; l’un mourra dans cette aventure, l’autre deviendra Napoléon III. Une intervention de la France volant au secours des insurgés italiens est redoutée, notamment par Charles-Albert le nouveau roi de Sardaigne qui craint l’invasion de la Savoie. Metternich intervient immédiatement, avec le soutien moral de la Russie et de la Prusse. Des troupes sont envoyées à Modène puis à Bologne. La France par la bouche du Premier Ministre Casimir Périer rappelle le principe de non intervention qui anime la politique française. La crise doit être réglée par voie diplomatique – c’est l’esprit de 1815 - mais un petit contingent français est envoyé à Ancône ; son retour sera coordonné au retrait des troupes autrichiennes. L’affaire se termine par des promesses de réforme dans les Etats du Pape qui ne seront jamais mises en œuvre par le nouveau Pape Grégoire XVI (1831-1846).

    "L'Europe de la Sainte Alliance (1815-1855)" une conférence de Robert Fries

    1848 et le Printemps des peuples.

    C’est une période compliquée : l’Europe est en ébullition. La crise économique d’origine agraire (mauvaises récoltes dues à des intempéries) de 1846 et 1847 en est en partie à l’origine du vaste mouvement révolutionnaire. En deux mots : une courte période de libération est suivie par une période de réaction qui se prolongera jusqu’aux années 1860.

    France : 23, 24 et 25 février. La République est proclamée. Lamartine, ministre des Affaires étrangères, affiche un pacifisme destiné à calmer les inquiétudes de ses partenaires.  

    Turin, Rome, Naples et Florence : émeutes. Des constitutions sont octroyées. L’Angleterre voit cette évolution d’un œil favorable mais craint que la France ne veuille profiter de l’aubaine pour s’étendre sous le couvert d’une protection généreusement offerte. L’Autriche est trop désorganisée pour s’opposer aux encouragements verbaux de Lamartine.

    Mouvements identiques à Milan (le gouvernement provisoire issu des 5 journées de mars s’allie avec le Piémont qui déclare la guerre à l’Autriche) et à Venise (instauration d’une république).

    15 mars : Metternich est chassé de Vienne. En Europe centrale la féodalité est abolie. Des mouvements nationaux prennent naissance en Bohème, Croatie, Hongrie.

    A Berlin, le roi de Prusse accepte une constitution.

    Le Royaume des Deux-Siciles se désolidarise de ce mouvement ; le pape Pie IX d’abord favorable au mouvement de libération condamne les insurgés en avril 1848. Les insurgés prennent le pouvoir à Rome et en Toscane.

    A partir de mai 1848 : le reflux. A Paris, en juin les extrémistes sont écrasés. Napoléon est élu président le 10 décembre 1848. Charles Albert est battu à Custoza (juillet 1848) puis à Novare (avril 1849). Les archiducs sont rétablis en Toscane, à Parme et Modène. La République romaine disparait devant les troupes françaises (Oudinot ; avril- juillet 1849) qui rétablissent Pie IX.

    En Allemagne, le Parlement de Francfort à vocation pangermanique, véritable constituante élue au suffrage universel, ne dispose ni de moyens financiers ni de troupes. Il est liquidé. La Prusse cherche à réaliser une union restreinte entre souverains (Prusse, Hanovre et Saxe). L’Autriche refuse. C’est la « reculade d’Olmutz » (novembre 1850).

    La révolution a été brisée. Schwartzenberg en Autriche[25] et en Hongrie avec l’aide de la Russie, Brandenburg en Prusse, le cardinal Antonelli à Rome mènent des politiques réactionnaires. Mais la France garde le suffrage universel, nombre d’Etats conservent une constitution, le système seigneurial est définitivement abandonné.  

    Dans toutes ces affaires compliquées, les "puissances de premier ordre » n’ont pas essayé de tirer profit des difficultés du voisin pour améliorer leur propre position. L’esprit de retenue qui caractérise le concert européen a trouvé un champ d’application permanent. Entre 1815 et 1848 les responsables de la diplomatie des nations avaient pour objectif de préserver la paix en conservant l’ordre établi. Une nouvelle génération arrive aux affaires : Bismarck, Cavour, Napoléon III. Ces hommes réalistes veulent reconstruire l’Europe en tenant compte des aspirations des peuples et en faisant bénéficier leur pays des changements en cours.

    "L'Europe de la Sainte Alliance (1815-1855)" une conférence de Robert Fries

    La question d’Orient.

    L’avenir de l’Empire Ottoman est la préoccupation constante des chancelleries d’Europe. Cet empire est malade : ses finances vont mal, les janissaires opposés à toute réforme sont à l’origine de constantes révolutions de palais, la périphérie cherche à devenir autonome, voire indépendante. La Russie tient à gagner un accès aux mers chaudes. L’Empire Ottoman est sur son chemin. Tout ce qui peut affaiblir l’Empire Ottoman est soutenu par les Russes. L’Angleterre ne veut pas de la Russie en Méditerranée ; donc soutient le maintien de l’Empire Ottoman qui commande les Détroits. L’Egypte sous la direction de Méhémet Ali, soldat de fortune d’origine albanaise, s’est débarrassée des mamelucks du Caire.   C’est une puissance émergente soutenue par la France. Signe de l’amitié franco-égyptienne : le don de l’obélisque de Louxor qui trône au milieu de la place de la Concorde (1836).

    "L'Europe de la Sainte Alliance (1815-1855)" une conférence de Robert Fries

    Premier épisode de la question d’Orient : l’indépendance de la Grèce.

    Une bourgeoisie s’est développée à Athènes et dans les iles en faisant du trafic dans toute la Méditerranée. Des sociétés patriotiques philhellènes se constituent à l’étranger.   Les Grecs sentent qu’ils sont une nation. Ce mouvement est mal vu par Metternich et ses partisans : c’est un mouvement de libération. En revanche, Alexandre Ier puis Nicolas Ier sont tout disposés à aider les Grecs : ce sont des orthodoxes. En France, les conservateurs les aiment bien car ils sont chrétiens. Les Anglais également car les Grecs luttent pour gagner leur liberté. En 1821 une révolte éclate dans quelques iles[26], à Athènes et dans des villes de Morée.   Les premiers combats sont favorables aux Grecs, souvent très sanguinaires et font l’objet de terribles représailles (massacres de Chio avril 1822). Des volontaires d’Europe de l’ouest se mettent à la disposition des insurgés. Parmi eux Byron qui mourra à Missolonghi (1823). La Porte[27] demande l’aide de son vassal Méhémet Ali. Les « Puissances de premier ordre » ne font rien : leurs intérêts sont trop divergents et Canning qui a pris la suite de Castlereagh en 1822 n’aime pas la Sainte Alliance.   C’est le temps de la question espagnole. Méhémet Ali remporte des victoires et la quasi-totalité de la Morée est reprise en mains par les Ottomans (1825). Missolonghi tombe en 1826 et l’Acropole d’Athènes que défendait le colonel Fabvier tombe en juillet 1827. La France, la Russie et l’Angleterre s’allient alors pour venir en aide aux Grecs. L’Autriche ne bouge pas. La flotte turco égyptienne est détruite à Navarin le 20 octobre 1827. Les troupes russes s’approchent dangereusement de Constantinople. Londres hâte des négociations qui conduisent à la création d’une Grèce[28] d’abord autonome puis en 1830 complètement indépendante (14 septembre 1829 et            3 février 1830, traités d’Andrinople puis de Londres).

    "L'Europe de la Sainte Alliance (1815-1855)" une conférence de Robert Fries

    L’expansionnisme égyptien.

    Méhémet Ali parvient à se constituer une armée moderne[29]. Il demande que la Sublime Porte lui remettre la Crète pour ses bons et loyaux services en Grèce. Le sultan refuse.   Méhémet Ali occupe la Syrie (1833). Les armées ottomanes sont battues ; le sultan est sauvé par le tsar qui exerce un véritable protectorat sur l’Empire Ottoman (paix de Kutaïeh, avril 1833 et traité d’Unkiar-Skelessi, juillet 1833) : les navires russes ont accès aux Détroits.  L’Angleterre ne peut le supporter.

    Les hostilités reprennent en 1839, les Turcs voulant laver l’affront de la dernière défaite.   Les Turcs sont battus une seconde fois à Nézib. La France soutient Méhémet Ali dans l’espoir d’avoir une plus grande influence en Palestine. L’Angleterre, la Russie, la Prusse et l’Autriche (les Alliés de 1815), sans consulter la France, intiment l’ordre à Méhémet Ali de quitter la Syrie (traité de Londres du 15 juillet 1840). Ce dernier refuse. La France et l’Angleterre sont à deux doigts de la guerre. On parle de « paix armée ». C’est le temps où Thiers fait entourer Paris d’une ligne de fortifications[30]. Une expédition austro-britannique occupe le littoral de Palestine et du Liban. Méhémet Ali doit plier (10 décembre 1840): l’Egypte lui est accordée à titre héréditaire. Les Détroits sont neutralisés[31]. Londres a gagné ; Paris a connu un Waterloo diplomatique. La question d’Orient est réglée pour un temps. Une nouvelle guerre de Cent Ans n’aura pas lieu.

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    La Guerre de Crimée

    Ne perdant pas de vue ses ambitions sur les détroits, le tsar Nicolas Ier va essayer de se faire reconnaitre une mission de protecteur des minorités orthodoxes résidant dans l’Empire Ottoman[32]. C’est un rôle que la France revendiquait – et exerçait plus ou moins - depuis longtemps en faveur des minorités catholiques du Proche-Orient. Des querelles[33] entre communautés orthodoxes gardant les Lieux Saints et autorités locales entrainent d’abord l’occupation par les troupes russe des provinces danubiennes et ensuite une reprise des hostilités entre les Russes et les Turcs. Les Turcs sont vaincus sur terre et sur mer. L’Empire Ottoman risque de disparaitre, situation inacceptable pour l’Angleterre et accessoirement la France. En fait la Russie souffrait d’une mauvaise image.  « Un géant froid famélique dont la gueule s'entrebâille toujours vers le riche Occident. […] La Russie, c'est le choléra […] c'est l'empire du mensonge » écrivait Michelet. Cette russophobie était partagée par les libéraux des deux pays, outrés par la violence de la réaction russe en Pologne (1830) et plus généralement par son opposition au principe des nationalités. Pour les Français, la Russie était à l’origine de la Sainte Alliance, symbole de la contre-révolution.

    "L'Europe de la Sainte Alliance (1815-1855)" une conférence de Robert Fries

    Les défaites turques incitèrent les Français d’abord, puis les Anglais et le royaume Sarde, à s’allier aux Turcs (février 1854). La guerre dura deux années ; elle fut marquée par les batailles de l’Alma, d’Inkerman, de Balaklava (charge de la brigade légère) et par la prise de Sébastopol (septembre 1855). Ce fut une guerre sanglante, mais la plupart des décès furent le fait d’épidémies : choléra, typhus, froid et malnutrition[34].

    "L'Europe de la Sainte Alliance (1815-1855)" une conférence de Robert Fries

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    Le Congrès de Paris (mars-avril 1856) marque la fin de cette aventure. La France parait l’arbitre de la politique internationale. L’Autriche n’avait pas volé au secours de son allié traditionnel, la Russie, bien que celle-ci l’eût aidée en 1848. L’Autriche s’était contentée d’offrir ses bons offices pour l’ouverture de négociations entre les belligérants.   Le temps de la Sainte Alliance est terminé. L’intégrité de l’Empire Ottoman est garantie. Une nouvelle nation, la Roumanie est née[35]. La navigation est libre sur la portion sud du Danube. La Russie est pour un temps éliminée des Balkans ; non seulement les Détroits sont interdits à la flotte russe, mais la mer Noire est neutralisée. Les Anglais n’ont plus à craindre une flotte russe en Méditerranée. La Sardaigne entre dans le concert des nations, prélude au règlement de la question italienne.

    "L'Europe de la Sainte Alliance (1815-1855)" une conférence de Robert Fries

    Pendant soixante ans l’Europe a vécu sans guerre entre ses principales nations, exception faite de la Guerre de Crimée qui se déroule à la périphérie et qui clôt la période. Mais pas sans soubresauts internes. Après 1815, il s’agit de conserver « l’ordre des choses », pas de le casser. Cela incite à la modération et au compromis. Metternich et ses pairs sont des hommes de continuité. Au tournant du demi- siècle arrivent des hommes qui n’ont pas vécu les malheurs de la période napoléonienne. Ils oseront la rupture pour créer les Etats-Nations du XXe siècle.

     Récapitulatif des notes :

    [1] Il y a aussi une méthode : chaque réunion de ministres ou d’ambassadeurs fait l’objet d’un protocole dont la teneur est acceptée par tous les participants.

    [2] Notons que le chef du party whig, Samuel Whitbread, propose à la Chambre des Communes de ne pas s’engager dans une nouvelle campagne contre Napoléon et de faire confiance à ses promesses de paix. Cette proposition n’a pas été retenue, Castlereagh revenu de Vienne étant partisan de l’élimination de l’Empereur.

    [3] Le budget de la nation en 1815, tel que Napoléon l’a trouvé est de 618M F. Pour financer son armée, il a besoin de 400MF. La dette de l’Etat passe de 123MF à 639MF. L’indemnité de guerre et les frais d’entretien des armées occupantes s’ajoutent à ces engagements. (Pascal Cyr, 1815, Réalité financière de la reconstitution de l’armée, Revue historique des armées, 260/2010, p. 90-102).

    [4] Entre juillet en novembre 1815, près d’un million de soldats alliés ont occupé près de la moitié du pays en s’y conduisant en pays conquis.

    [5] Le traité comporte 3 articles. Art. 1 : Les trois monarques se considèrent comme frères et se prêteront assistance. Art. 2 : Les trois monarques sont « délégués par la Providence pour gouverner trois branches d’une même famille ». Ils recommandent à leurs peuples de « se fortifier dans les principes et l’exercice des devoirs que le Divin Sauveur a enseignés aux hommes ». Art. 3 : Les puissances qui partagent ces principes seront accueillies affectueusement.

    [6] La Terreur blanche. Arrestations et condamnations sans jugements ; destitutions des fonctionnaires. ¼ des fonctionnaires sont destitués ; 70.000 personnes sont arrêtées pour raison politiques et 6.000 condamnées. Une législation réactionnaire est promulguée (arrestation arbitraire des suspects, loi contre les cris et écrit séditieux, « cours prévôtales », sortes de tribunaux spéciaux).

    [7] Exception faite du Royaume Uni qui sert de modèle à tous les penseurs libéraux.

    [8] Ce n’est pas le cas de l’Espagne, de la Russie et du Royaume des Deux-Siciles. L’armée française est-elle sûre ? La question se pose à la veille de la campagne d’Espagne. Quant à l’Eglise, certains de ses éléments ruent dans les brancards : par exemple Lamennais qui se montre partisan d’une séparation de l’Eglise et de l’Etat(1832).

    [9] Cette dignité n’était plus pourvue depuis la mort de Kaunitz le chancelier de Marie Thérèse et le grand-père de la première épouse de Metternich.

    [10] En France en 1815, il y a 110.000 électeurs (plus de 30 ans plus de 300F d’impôts directs) et 16.000 éligibles (plus de 40 ans, plus de 1.000F d’impôts directs).

    [11] Une autre approche d’origine plus française consiste à placer le sentiment d’appartenance nationale dans une démarche consciente et volontaire (adhésion à des valeurs) conduisant à la volonté de vivre ensemble.   Cette approche sera reprise plus tard par Renan (1882).

    [12] Les sociétés de gymnastique, de tir et les chorales sont également des lieux où les libéraux se retrouvent, tournant ainsi les mesures policières visant les universités et leurs enseignants.

    [13] On peut se demander si Louis XVIII n’est pas tenté par la tradition espagnole du valido.

    [14] Victor Emmanuel Ier succède à son frère Charles Emmanuel en 1802. En 1821 il abdique plutôt que d’accepter une constitution. Son frère Charles Félix lui succède. Il meurt en 1831. Son lointain cousin Charles Albert lui succède.

    [15] Il s’agit du grand-père maternel de Marie Louise épouse de Napoléon

    [16] En fait, le gouvernement français est divisé. Le premier ministre Villèle redoute la guerre qui coûtera cher ; son ministre des Affaires étrangères, Montmorency croit la guerre inévitable.

    [17] Les causes additionnelles des Trois Glorieuses (27, 28, 29 /7) : « La cour et ses vieilles rancunes, l’émigration et ses préjugés, le sacerdoce avec sa haine de la liberté », Bertin, Journal des Débats ; la crise économique due aux mauvaises récoltes met le peuple dans la rue.

    [18] Le tsar appelle le Roi des Français «Sire » au lieu du traditionnel « Monsieur mon frère » et l’assure de sa haute considération comme un haut fonctionnaire.

    [19] Représentation de la Muette de Portici de Auber, avec pour refrain : ‘Amour sacré de la Patrie »..

    [20] C’est un tournant. Cette position répétée par les émissaires de Louis Philippe est en contradiction avec le principe d’assistance mutuelle entre les monarchies issues du congrès de Vienne.

    [21] Talleyrand a toujours estimé que l’alliance de la France et du Royaume-Uni était la garantie de la paix en Europe. Il se dit « animé du désir d’établir enfin cette alliance de la France et de l’Angleterre que j’ai toujours considérée comme la garantie la plus solide du bonheur des deux nations et de la paix du monde ».

    [22] Le nouveau pays devait assumer les engagements pris par la Hollande en 1815, c’est-à-dire contribuer à l’équilibre européen en s’opposant à l’expansionnisme français. C’était encadrer la souveraineté du nouvel Etat. Donc une restriction mal perçue par le gouvernement provisoire belge. Notons que le protocole de neutralité a été un temps refusé par la France, Talleyrand s’opposant alors à son ministre Sébastiani. Le protocole définit également les frontières et le partage des dettes de l’ancien royaume de Hollande.

    [23] Il s’agit du traité des XXIV articles rédigé par la conférence des ambassadeurs. Elle contient des décisions finales et irrévocables. Les Belges signent le 15 novembre, la Russie en mai 1832 et la Hollande en 1838.

    [24] Voir J.A. Sédouy, le Concert Européen Fayard 2008, P. 215 un hommage de Guizot à Talleyrand

    [25] La réaction en Autriche est particulièrement violente. Elle atteste du caractère encore rural et aristocratique de la société qui n’est pas mure pour accepter des Etats nationaux dirigés par une élite bourgeoise. En été 1848, pendant que les libéraux du parlement de Kremsier (Vienne n’étant pas sûre, les parlementaires fraichement élus se retrouvent en province) discutent une constitution faisant la part belle aux nationalités, les forces conservatrices s’organisent autour de l’armée. Le 2 décembre 1848, Ferdinand abdique en faveur de son neveu François Joseph. La réaction fut menée par le général Windischgraetz. Elle fut brutale. Mais après quelques années des réformes amenèrent la liberté de presse, un régime parlementaire et les libertés individuelles, tout ce que demandait la bourgeoisie éclairée de 1848. De plus le système seigneurial avec les corvées des paysans est définitivement supprimé.

    [26] L’étincelle vient d’Alexandre qui confie le soin à son conseiller (grec) Ypsilanti de soulever les provinces de Roumanie. Il n’y parviendra que médiocrement. Puis à Patras, l’archevêque fait massacrer les Turcs. C’est le début de la guerre d’indépendance (25/3/1821). D’où des représailles à Constantinople.

    [27] Sublime Porte : le gouvernement du sultan.

    [28] Capo d’Istria, ancien conseiller du Tsar Alexandre, président d’un gouvernement provisoire est assassiné ; il cède la place comme roi à un prince de Bavière (Othon) puis à George Ier (1845-1913), un prince danois beau frère du futur Edward VII et du futur Alexandre III.

    [29] Le pays se modernise : cultures irriguées et culture du coton à l’initiative du Français Jumel.

    [30] C’est aussi un temps de poussées nationaliste, notamment en Allemagne. On y célèbre le Rhin allemand (chanson de Becker), Musset répond (Nous l’avons eu votre Rhin allemand), l’hymne Deutschland über alles définit un espace germanique de la Meuse au Niémen.

    [31] La mer de Marmara est interdite aux navires de guerre. Donc pas de navires de guerre russes en Méditerranée.

    [32] Ce n’était pas une idée nouvelle : déjà Potemkine, le favori de Catherine II, pensait déjà au démembrement de l’Empire ottoman et au regroupement de toutes les populations orthodoxes sous l’autorité de Moscou. En 1774, par le traité de Kutchuk-Kaïnardji, il avait obtenu d’assurer la protection de la communauté orthodoxe dans l’Empire Ottoman

    [33] Au cours de la première moitié du XIXe siècle, le nombre de pèlerins russes orthodoxes se rendant sur les lieux-saints augmenta considérablement et fit craindre que les catholiques ne puissent plus avoir accès au Saint-Sépulcre dans de bonnes conditions. Par l’intermédiaire de son ambassadeur Lavalette, la France incitait les Turcs à adopter des dispositions concernant l’administration des lieux-saints inacceptables par les Russes.   Napoléon III voulait se couvrir de gloire militaire, plaire à la gauche en défiant les bourreaux de Varsovie (1831) et plaire aux catholiques en défendant des communautés religieuses.

    [34] Pertes françaises estimées à 95.000hommes dont 75.000 de maladie

    [35] En fait les provinces moldo-valaques sont autonomes mais demeurent vassales de la Porte.

    Monsieur Fries a été très applaudi pour sa remarquable érudition. Il a ensuite répondu aux questions de l'assistance très intéressée par ce sujet, à première vue, fort ardu.

    "L'Europe de la Sainte Alliance (1815-1855)" une conférence de Robert Fries


  • Commentaires

    1
    bridget
    Mercredi 2 Mars 2016 à 08:19

    Merci encore pour ce compte-rendu fort détaillé ainsi que les photos.

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