• L'histoire du moulin de Gomméville par Jean Verniquet (3)

    Reprise de l’activité

    La vieille turbine Fontaine a plus de 80 ans. Elle tourne encore mais avec du jeu dans les paliers et dans les engrenages, une chambre d’eau qui fuit, le rendement a diminué, il faut la seconder.

    Marius récupère une machine désaffectée à l’usine de Plaines où elle était installée sous une chute d’eau de 3,60 m. A Gomméville la chute n’étant que d’un mètre, la puissance est beaucoup plus faible mais c’est néanmoins un complément intéressant.
    Marius demande aux Ponts et Chaussées l’autorisation de l’installer sur la rive gauche du bief, en remplacement de la vieille roue à aubes de la pointerie, ce qui lui est accordé sans problème.
    La machine est envoyée aux Fonderies et Ateliers de Construction de l’Est à Dijon qui se chargent de son adaptation. Les maçons Robert Chevance de Mussy et Hector Bernardis de Châtillon construisent un barrage de planches et d’argile pour couler le béton de la dalle et de la chambre d’eau.

    Le chantier dure tout l’été 1946.

    L'histoire du moulin de Gomméville par Jean Verniquet (3)

    (La turbine dite « américaine »)

    L'histoire du moulin de Gomméville par Jean Verniquet (3)

    (Régulateur centrifuge 2008)

     Cette machine faisait partie du paysage. Construite en 1913 par les Etablissements Rose-Teisset à Poissy, elle avait d’abord été installée à la forge de Plaines. Après l’arrêt de l’activité de meunerie, couplée à une dynamo, elle a permis de chauffer la maison jusqu’en 2005.

    La dynamo, de seconde main, elle aussi, avait été construite en 1935 à Nancy. Elle avait été récupérée à l’usine des Emballages de Mussy. C’est Maurice Denis, électricien mécanicien, grand bricoleur et ancien Maire qui l’avait installée dans les années 50 pour remplacer une machine plus petite et encore plus vieille.

     La meunerie est alors une activité prioritaire : la capacité globale d’écrasement des moulins français est excédentaire, mais la production de blé est insuffisante pour nourrir la  population nationale qui rêve de retrouver le bon pain blanc d’avant-guerre.

    Les moulins doivent même écraser du maïs que les américains envoient dans le cadre du plan Marshall.On essaie de faire du pain avec cette farine jaune. Dans les familles d’origine italienne de Gomméville, les grands-mères savent encore faire la « polenta », la bouillie de farine de maïs.

    Les « tickets de pain » (de rationnement) restent en vigueur jusqu’en 1948. La commercialisation de la farine est règlementée et contrôlée à la fois en prix, qualité et quantité. Les quantités à produire sont fixées par l’organisme de la Répartition des Farines qui dépend de la Préfecture. Il ne saurait être question de gaspiller le blé en faisant une farine trop blanche : le taux d’extraction est imposé.
    Les meuniers « tirent » à plus de80%, à ce taux c’est de la farine grise. Or à l’époque, après des années de restrictions, le marketing ne permet pas encore de faire croire à chacun que le pain noir est meilleur et qu’il faut le payer de plus en plus cher.

    Marius Verniquet écoule une partie de sa production auprès des boulangers locaux et d’autres plus éloignés à Montigny, Courban, Lamargelle, Salives, Montbard, Précy etc ;

    Le reste est expédié par wagon en gare de Pothières ou de Mussy, vers les départements français déficitaires (la Loire, la Drôme etc…, selon les « bons de répartition » qui lui sont attribués.

    Une savante bureaucratie est en place pour les contrôles de tous les transports de blé ou de farine qui doivent faire l’objet « d’acquis » (pièces de Régie qui génèrent ensuite le paiement des taxes)

    La farine boulangère est conditionnée dans des sacs de jute de 100kg étiquetés et scellés.
    Il part avec le camion chargé de farine et revient avec du blé en passant par les silos de Châtillon ou chez Guinot, marchand de grains à Laignes. Le déchargement des sacs de farine nécessite force et adresse, car il faut les porter en équilibre sur l’épaule et parfois grimper un escalier en colimaçon pour les vider dans la trémie du boulanger. Si un sac tombe (ne parlons pas du porteur), il éclate et son contenu sera destiné au repas des cochons.

    Rien ne paraît plus simple aujourd’hui que de démarrer son véhicule le matin pour aller travailler, mais à l’époque, il n’en est pas de même, surtout en hiver. Le camion ne circule pas tous les jours, la batterie doit être rechargée. Maurice Denis, l’électricien du village, a fabriqué un chargeur qui fonctionne sur la turbine, mais ça ne marche pas au pied levé. Démarrer à la manivelle un gros moteur par temps froid est problématique, alors Marius se lève encore plus tôt, allume le feu de la cuisinière et fait chauffer 20 litres d’eau pour remplir le radiateur qu’il avait préalablement vidangé par précaution contre le gel, le moteur part alors au quart de tour.

    Toujours positif, il se dit que c’est quand même plus facile que de démarrer avec des chevaux

    L'histoire du moulin de Gomméville par Jean Verniquet (3)

    (La mélangeuse en 2008)

     Le moulin tourne parfois nuit et jour. Marius  dort ou plutôt essaie de dormir sur ses sacs, dans le bruit et le tremblement des machines, le grondement des cylindres, le sifflement des courroies de cuir enduites de résine. Le meunier doit avoir l’oreille musicale, il faut réagir au moindre bruit anormal au milieu de cet orchestre étrangement harmonieux d’engrenages, de coussinets en bronze, de poulies à gorge.

    Une courroie qui casse, c’est un élévateur qui se bloque, il faut alors courir dans l’escalier en avalant les marches  quatre par quatre pour dégager les tuyaux bourrés de recoupes ou de remoulages et soulager une bluterie dont les paliers risquent la surchauffe.

    L'histoire du moulin de Gomméville par Jean Verniquet (3)

    (L’escalier de 80 marches en 2008)

    Il faut ensuite réparer et remonter la courroie sur la poulie tandis qu’elle tourne, ce qui peut être très dangereux lorsque l’accès est un peu acrobatique.

    Lucie est toujours très inquiète quand son mari se livre à ce genre d’exercice.

    Au milieu de ces vieilles mécaniques qui s’agitent dans la poussière, sans aucune sécurité, le risque d’incendie est permanent. C’est d’ailleurs ainsi que finissent la plupart des moulins dont l’intérieur est tout en bois, archi  sec et de plus verni.

    Depuis des années, Marius souffre d’asthme, les quintes de toux l’épuisent. Il essaie d’en atténuer les effets sans grand résultat en respirant la fumée d’une poudre qu’il fait brûler dans une soucoupe, sur le coin du poële. Ensuite il aura un système plus efficace en pulvérisant un liquide dans sa gorge avec sa « poire » qu’il a toujours avec lui.


  • Commentaires

    2
    Daniel T
    Lundi 23 Décembre 2019 à 15:10

    Ce récit me rend nostalgique, c'est un copié-collé de la vie de mon Papa à saint Marc, lui aussi avait sa pipette, ventouses et cigarettes à l'eucalyptus contre l'asthme.

      • babouillard annick
        Samedi 2 Mai à 08:20

        QUE DE BONS SOUVENIRS ET LA DOUCEUR DE TA MAMAN.

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