• "La canne blanche...."un récit incroyable et très émouvant de Jean-Pierre Piétri

     Dans "les souvenirs de Pierre Roy", j'avais évoqué le terrible accident survenu à l'école de Saint Marc sur Seine en 1944.

    Une bataille de feuilles mortes avait fait perdre un oeil à un enfant, Jean-Pierre Piétri, neveu de Pierre Roy.

    http://www.christaldesaintmarc.com/ce-sont-les-membres-de-la-famille-pietri-les-neveux-de-pierre-roy-qui--a130394532

    Cet enfant est au centre de cette photo (prise avant l'accident)

    "La canne blanche...."un récit incroyable de Jean-Pierre Piétri

    Jean-Pierre Piétri a lu les articles du blog concernant sa famille, et il a voulu me raconter en détail ce qui lui était arrivé dans la cour de l'école de Saint Marc sur Seine en octobre 1944.

    Un très beau texte qu'il m'a autorisée à reproduire, merci à lui !

                          L’ enfant à l’œil crevé…

     Je suis Jean-Pierre Piétri né le 1.5.1937 ,et le neveu de Pierre ROY, celui qui a très bien décrit la vie, les coutumes, des anecdotes, sur des villages du Châtillonnais. Il a relaté, dans la dernière parution, l'accident dont je fus victime.

    Donc, en 1943, mes parents (dont ma mère, Yvonne qui est la soeur de Pierre ROY) quittent Marseille, avec leurs 3 enfants, Madeleine, moi-même Jean-Pierre, et mon frère Bernard. pour venir se réfugier à Aisey-sur-Seine. Puis à la fin de 1943, à Chenecières. C'est à ce moment-là que ma soeur et moi avons fréquenté l'école de Saint-Marc-sur-Seine

    Nous faisions 4 fois par jour, à pieds, le trajet Chenecières/Saint-Marc.

    Le 21 Octobre 1944, (j'ai 7 ans et demi) une journée d'école...comme beaucoup d'autres...c'est l'automne, beaucoup de feuilles mortes. l

    L'après-midi, au cours de la récréation, dans la cour de l'école, le "jeu" consiste à s'envoyer des feuilles. Je suis accroupi en train de ramasser des feuilles. Au moment où je relève la tête, je reçois un paquet de feuilles en plein visage...puis, je ressens une vive douleur à l'oeil. J'ai les 2 yeux fermés. On m'emmène chez quelqu'un, proche de l'école, qui essaie de me nettoyer le visage... Ma mère est prévenue et vient nous récupérer ma soeur et moi. On m'a mis un bandeau sur l'oeil gauche. Je n'arrive pas à ouvrir l'oeil. Pas de médecin, pas d'infirmier. Je passe une nuit agitée. Mes parents sont très inquiets.

    Le lendemain, mon père décide de m'emmener à Dijon pour consulter un médecin. Le seul car du matin (le Citroën...comme on l'appelait) qui assure le trajet Châtillon-Dijon, ne s'arrête pas..."il" est complet.

    Aucune liaison sur Châtillon. Mon père décide de m'emmener sur une vieille bicyclette. Il s'arrête à Aisey pour informer ses beaux-parents (Armand et Constance ROY) pour leur demander si, ils connaissaient quelqu'un qui pourrait nous y conduire en voiture. Aucune réponse favorable. Nous arrivons à Châtillon, en bicyclette, en fin de matinée. Un médecin m'examine et dit à mon père: cet enfant à l'oeil crevé. Cet oeil se vide, s'il n'est pas opéré dans la journée, il perdra l'oeil. Le seul endroit où il peut être opéré, c'est l'hôpital de Troyes.

    Pas de liaison. Mon père, et moi assis sur le porte-bagage, partons en direction de Troyes. A la sortie de Châtillon, il aperçoit un camion dont le chauffeur s'afférait au chargement. Mon pères'arrête, lui explique la situation. Une chance inouïe c'était sa direction. Il nous dit de monter et nous voilà partis sur Troyes. Ils nous déposent à côté de l'hôpital. On m'examine de suite. Je suis allongé...puis plus rien. Combien de temps ai-je dormi...je n'en sais rien. Au réveil, je ne vois rien, je me touche le visage et je ressens un gros bandage autour de la tête. Je garderai ce bandage durant 15 jours. Après plusieurs soins, on me retire le fil qui a suturé la plaie. Il n'y a plus que l'oeil gauche qui est protégé par un bandeau.

    Dans cet hôpital, je suis dans une grande salle où il y a peut-être une cinquante de lits (tous occupés). C'est encore la guerre. Beaucoup de blessés. Beaucoup de bruit. Par moment, une dame me fait manger car je n'y vois rien. Mon père a dû me laisser pour rejoindre Chenecières et rassurer la famille. Plus de souvenir, jusqu'au moment où nous retournerons à Marseille.

    Puis viendra le moment, en 1946, où mes parents me feront examiner par un ophtalmologue réputé à Marseille.  Il m'est prescrit différents traitements, notamment le port d'un obturateur 2 heures par jour, pour occulter l'oeil droit afin de faire travailler l'oeil gauche. Le port de lunettes correctives, mais rien n'y fait, je n'ai toujours qu'1/10 d'acuité visuelle. Arrivé à l'âge de 14 ans, au cours d'une visite systématique, on me prescrit un traitement tout nouveau qui proviendrait des Etats-Unis. Une piqûre, toutes les 2 semaines (il y en eu 21) entre l'orbite et l'oeil... c'était pour fortifier l'oeil. Traitement très douloureux. Les résultats n'étaient que de très courts instants. Entre temps, j'avais appris le tableau jusqu'à 5/10 et je "trichais" lors des contrôles...car je n'en pouvais plus. A l'époque, c'était facile, lors d'un contrôle, il suffisait de regarder entre les doigts très légèrement écartés qui occultaient l'oeil droit. J'ai appris le métier d'ajusteur sans difficulté. J'avais une vue supérieure à 10/10 sur l'oeil droit. Mon adolescence s'est relativement bien passée, sans que je me rende trop compte de mon handicap. Ma passion...c'était les avions...l'aviation.

    Ainsi, à 18ans et demi, mes parents acceptent de donner leur accord, afin que je puisse m'engager dans l'Armée de l'Air (à l'époque, la majorité n'est qu'à 21 ans). Lors de la constitution du dossier de demande d'engagement, je dois subir un contrôle visuel obligatoire dans un hôpital militaire. Bien sûr, le médecin s'aperçoit que j'ai une anomalie à l'oeil gauche, l'acuité visuelle de 5/10 est le minimum. Enfin, ma demande est acceptée de justesse. Donc, je m'engage dans l'Armée de l'Air le 4 Janvier 1956. A l'issue du premier mois, après avoir terminé les tests de sélection, je suis convoqué par le service médical pour être examiné de près par un ophtalmologue  civil (agréé )dans la ville de Clermont-Ferrand. A l'issue de cet examen, l'ophtalmo me dit que j'étais inapte, médicalement, à l'engagement. Le document sera adressé directement au service médical de la Base Aérienne. Je suis très affecté moralement par cette décision. En rentrant au casernement, je ne dis rien à personne. Deux jours plus tard, la promotion à laquelle j'appartiens doit partir sur la Base Ecole de Nîmes. Toujours rien. Pendant les cours, chaque fois qu'un gradé arrivait, j'étais persuadé que l'on venait me chercher. A l'issue des 4 mois de cours, la promotion est envoyée à la Base Ecole de Rochefort pour 9 mois. Toujours rien. Cependant, je suis "classé " Y4,  ce qui veut dire que je ne peux pas choisir la spécialité que j'aurais aimé faire (celle de "mécanicien moteur avion", car il fallait avoir une vue parfaite pour les 2 yeux). J'ai le choix entre "Pompier de l'Air" ou "Mécanicien Equipement". Bien entendu, j'ai choisi la deuxième proposition. Donc, dans cette nouvelle promotion, nous étions quelques uns avoir un problème visuel plus ou moins léger. Lors des travaux pratiques, on nous apprenait à réparer des instruments de bord (ce n'est qu'une infirme partie de la spécialité) et notamment à fabriquer les pièces d'horlogerie sur des tours. Comme j'avais une vue parfaite de l'oeil droit, je n'ai jamais été gêné. Pas plus que pour les séances de tir...où j'étais largement dans la moyenne. Et c'est ainsi que les 2 premières années de mon engagement se sont passées. Aussi, lorsque j'ai demandé à me rengager, il a fallu que je passe une visite médicale. Mon dossier médical mentionnant que j'étais classé Y4, on m'a demandé si j'avais un problème particulier, sans que l'on me fasse une visite approfondie. Bien entendu, j'ai répondu par la négative. Voilà, les conditions dans lesquelles j'ai fait une carrière complète dans l'Armée.

    "La canne blanche...."un récit incroyable et très émouvant de Jean-Pierre Piétri

    Donc, en 1990, je prends ma retraite. L'acuité visuelle de l'oeil droit faiblissait et j'ai porté pendant 27 ans une lentille de correction sur l'oeil droit. Mais depuis 6 ans, le 1/10 que j'avais à l'oeil gauche avait disparu. Après plusieurs visites chez des ophtalmologues, aucun ne voulait entreprendre une quelconque intervention dur cet oeil. Puis, cette année, un chirurgien a accepté (moi aussi) de faire une intervention pour retirer cette cataracte traumatique. Celle-ci empêchait de voir le fond de l'oeil. Persuadé que j'allais recouvrir une vue normale, le chirurgien a voulu me placer un implant, mais le cristallin étant resté "accroché" à l'ancienne cicatrice, cet implant n'a pas tenu. J'ai dû subir une autre opération, par un autre chirurgien, pour récupérer cet implant qui était tombé au fond de l'oeil. A l'issue de cette seconde opération, j'ai récupéré ce 1/10 que j'avais perdu. Au cours du mois de Mai de cette année, on m'a opéré l'oeil droit de la cataracte et on m'a placé un implant " torrique" et j'ai une vue parfaite sans lunettes et sans lentille.

    Pour la "petite" histoire, en 1947, sur les conseils d'un avocat mes parents avaient constitué un dossier concernant mon accident, pour demander à l'Etat de reconnaître  les faits qui s'étaient passés dans l'enceinte d'une école publique et par conséquent de reconnaître l'infirmité. Il y eu de 2 procès au TGI de Dijon, mais l'Etat a refusé par 2 fois. Il m'a accordé un dédommagement de 20 Francs...à percevoir à ma majorité.

                           (Jean-Pierre Piétri)                                                                                                                  

     

     


  • Commentaires

    2
    martine
    Mardi 12 Septembre à 10:54

    Respects Monsieur il vous en fallu du courage (et à vos parents aussi) pour surmonter ce choc terrible, finalement à force de volonté et de courage vous avez réussi à faire une brillante carrière et cela aussi c'est admirable - soyez heureux dans une retraite bien méritée....

      • Pietri/
        Mercredi 13 Septembre à 15:04

        J'ai bien apprécié votre commentaire et j'ai encore une pensée émue pour mes parents (dcd depuis 30 ans), qui ont souffert certainement plus que moi.

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