• Günter Wiesendahl, historien allemand de Hamm en Westphalie, m'avait révélé que, dans le cimetière de sa ville de Hamm, des soldats français morts durant la guerre de 1870 entre la France et l'Allemagne, étaient enterrés.

    http://www.christaldesaintmarc.com/des-soldats-francais-tombes-pendant-la-guerre-de-1870-sont-enterres-en-a204227362

    Voici ce que Günter Wiesendahl m'écrit à présent :

    Je vous avais déjà parlé ces derniers mois des cimetières de guerre de la guerre franco-allemande à Hamm en 1870/71.

     

    Ils sont particulièrement intéressants parce que des soldats des deux nations ont été enterrés ici côte à côte dans l'ordre dans lequel ils sont morts à l'hôpital de Hamm.

     

    Les deux champs de sépulture avaient souffert en apparence pendant 150 ans et faisaient maintenant une impression indigne.

     

    J'avais réussi à les faire répertorier en 2009, mais personne ne voulait s'occuper de la restauration.

     

    Cependant, la communauté catholique a pris maintenant le départ et a mandaté des entreprises spécialisées avec les travaux à l'automne 2021.

     

    Le résultat est impressionnant.

     

    Avant :

    Les tombes de soldats français morts en Allemagne, à Hamm, durant la guerre de 1870, sont actuellement magnifiquement rénovées...

    Après :

    Les tombes de soldats français morts en Allemagne, à Hamm, durant la guerre de 1870, sont actuellement magnifiquement rénovées...

    Une tombe avant :

    Les tombes de soldats français morts en Allemagne, à Hamm, durant la guerre de 1870, sont actuellement magnifiquement rénovées...

    Après :

    Les tombes de soldats français morts en Allemagne, à Hamm, durant la guerre de 1870, sont actuellement magnifiquement rénovées...

     

    J'ai déjà reçu un signal de la congrégation évangélique qui veut maintenant suivre l'exemple du côté catholique.

     

    Que l'Eglise Catholique de Hamm, qui a désiré rénover ces tombes, soit remerciée et félicitée ! et bravo à l'Eglise Protestante de vouloir en faire autant dans les jours prochains !

    Günter Wiesendahl qui s'intéresse de très près à ces tombes françaises a écrit un article sur ces rénovations et m'a envoyé quelques photos.

    Voici l'article qu'il a publié le 23 octobre 2021 dans le journal local le "Westfälischer Anzeiger"

    « 2021 10 23 WA, Einstige Gegner.pdf »

     Vous y verrez les photos de ceux qui ont réalisé cette splendide rénovation.


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  • Il y a quelque temps, deux éminents professeurs allemands m'ont écrit pour me demander des renseignements au sujet de la fameuse "surprise de Châtillon" qui vit  les francs-tireurs de Garibaldi attaquer les soldats prussiens à Châtillon sur Seine.

    Il s'agissait de monsieur Günter Wiesendahl, historien à Hamm, et  de monsieur Rainer Bendick, docteur en histoire de Brunswick.

    J'ai transmis aussitôt ces demandes à Dominique Masson.

    Ce dernier s'est mis en relation épistolaire avec ces historiens, et ces derniers lui ont transmis des textes allemands rédigés à cette époque  par l' Etat-Major Prussien de Hamm et de Brunswick, mais aussi des articles, des livres, et des lettres que les soldats prussiens écrivaient à leur famille.

    Rainer Bendick est même venu à Châtillon sur Seine nous rencontrer et voir tous les souvenirs qui restent de cette fameuse surprise (monuments , tombes etc...)

    http://www.christaldesaintmarc.com/rainer-bendick-historien-allemand-a-fait-des-recherches-sur-la-campagn-a209630478

    Dominique Masson a pu rédiger l'article qui suit en compilant les récits de l'Etat-Major prussien, de ceux des soldats de Hamm, de ceux des soldats de Brunswick, et de ceux des habitants de Châtillon.

    Un article superbe qui nous montre  cette "surprise de Châtillon", vue de façon, oh combien différente,  par les  allemands et les français.

    Merci à Dominique Masson pour ce travail magnifique !

     

     LES CONSÉQUENCES DE L’ATTAQUE DU 19 NOVEMBRE 1870 A CHÂTILLON :

    LES JOURNÉES DES 22, 23 ET 24 NOVEMBRE

     La IIe armée allemande, le 15 novembre 1870, a, pour commandant en chef, S.A.R le Feld-maréchal-général, le prince Frédéric Charles de Prusse.                                                            

    Ses effectifs sont constitués par :

    Les conséquences de l'attaque du 19 novembre 1870 à Châtillon

    Le IIIe corps d’armée a, pour commandant en chef, le lieutenant-général von Alvensleben II ; le IXe corps d’armée a, pour commandant en chef, le général d’infanterie von Manstein ; le Xe corps d’armée a, pour commandant en chef, le général d’infanterie von Voigts-Rhetz.

    Ce corps comprend la 1ere division de cavalerie, la 19e division d’infanterie et la 20e division d’infanterie.

    Pour celle-ci, le commandant est le général-major von Kraatz-Koschlau.

    Cette division comprend, outre de l’artillerie, la 39e brigade d’infanterie, avec le général-major von Woyna, et la 40e brigade d’infanterie, dirigée par le général-major von Diringshofen. 

                                             Cette dernière comprend :

    Les conséquences de l'attaque du 19 novembre 1870 à Châtillon

    Le 10 novembre, le commandant en chef est à Troyes, ainsi que le IXe corps d’armée ; le IIIe corps est à Vendeuvre et le Xe corps à Chaumont.

    Le général von Kraatz-Koschlau effectua la sécurité dans la direction de Langres, au nord et à l’ouest de cette place forte, tandis que le XIVe corps d’armée était établi à Dijon.                                                                                                             L’inspecteur général d’étapes de la IIe armée, suivant la marche de cette armée vers la Loire, n’avait pu détacher que vers le milieu de novembre une partie de ses troupes de la ligne d’étapes et les pousser vers Châtillon.

    C’est ainsi que, le 18 novembre, l’inspection générale d’étapes était à Troyes ; la 3ecompagnie de Unna à Bar-sur-Seine ; les 1ere, 2e et 4e à Châtillon, avec le 2eescadron du 5e de hussards de réserve, arrivés le 17 novembre, sous le commandement du colonel Lettgau  ; à Châteauvillain, la 6ecompagnie de Unna et la 5e à Chaumont ; sur les routes de Bologne-Saint-Dizier et Bologne-Colombey, le bataillon de Soest et le 1er escadron du 5e hussard de réserve ; et, vers Pont-à-Mousson, les bataillons de Detmold et de Paderborn.

    La « surprise » de Châtillon, opposant garibaldiens et prussiens, eut lieu le 19 novembre 1870.

    Selon le récit officiel du grand état-major prussien :

    En apprenant que l’ennemi préparait une nouvelle attaque avec des forces supérieures, le colonel Lettgau se retira le lendemain sur Châteauvillain.

    Dans sa marche vers la Loire, le général de Kraatz (il avait laissé devant Langres 2 bataillons, 1 escadron et 1 batterie), arriva dans cette localité le 21 novembre et ramena le détachement à Châtillon (la 6e Unna restait à Châteauvillain). 

    Le 23, quatre compagnies du bataillon de landwehr de Soest et un demi-escadron (1ere, 2e, 5e et 6e de Soest- qui s’était portée le 21 sur Bar-sur-Seine- et la moitié du 1er escadron du 5e de hussards de réserve), vinrent l’y rejoindre.

    La première de ces troupes avait eu près de Plaines une légère rencontre avec une bande de francs-tireurs.

    Le 24, le général von Kraatz continua sa marche sur Joigny.   

    Dans ce récit, il n’est nullement mention de représailles exercées à Châtillon, mais simplement de la marche des troupes prussiennes et de l’occupation progressive de la France.     

    Cependant, plusieurs témoignages existent, soit du côté allemand, soit du côté français, sur les événements qui se passèrent à Châtillon, lors de ces journées du 22 au 24 novembre 1870.

     Côté allemand, existent d’abord les lettres qu’un soldat allemand, servant dans le 92e régiment d’infanterie du Brunswick, Albert Böhme, écrivit à sa femme, et qui ont été publiées [i].

    Böhme était charpentier, âgé de 23 ans et écrivait un allemand assez basique.

    Sa lettre du 23 novembre 1870 est datée de « Chattilon » :

    Chère Friedericke, cela me fait très mal de savoir comment tu dois vivre maintenant, alors que tu pourrais avoir une meilleure vie si j'étais près de toi.

    Je travaillerais pour toi autant que je le pourrais, jour et nuit.

    Cela ne m'aigrirait certainement pas autant que maintenant, toutes ces marches fatigantes chaque jour.

    Nous devons toujours marcher 7 à 8 heures. Cela fait maintenant plus de 14 jours que nous marchons, et nous en aurons probablement encore 14 avant d'arriver à Paris.  

    Chère Gretchen [ii], ici, dans cette ville de Châttoillon [iii], il y a eu des meurtres.

    Il y a quelques jours, 2 compagnies d'infanterie de la Landwehr et 2 escadrons de cavalerie de la Landwehr se trouvaient ici en cantonnement d'étape.

    Ils ont presque tous été assassinés, blessés et tués par les Francs-tireurs dirigés par Garibaldi.

    Nous avons dû entrer avec des mesures de sécurité, en avant les dragons, les sabres tirés, et nous les fusils chargés.

    La ville a dû payer pour ça.

    Toutes les boutiques ont été pillées et démolies.

    Plusieurs maisons ont été incendiées là où la plupart des meurtres avaient eu lieu.

    Elles brûlaient encore l'autre matin quand nous sommes repartis… 

    Ce soldat n’indique pas spécialement quelles troupes ont perpétué les pillages et les incendies.

    Le deuxième témoignage est celui d’Heinrich Oppermann, un jeune paysan, ayant aussi servi comme sous-officier dans le 92e régiment d’infanterie de Brunswick [iv].

    Le 22 novembre 1870, il a participé au pillage de Châtillon et il en a fait le récit à ses parents :       

    De Langres, nous avons fait route vers Châtillon, où nous avons fait de terribles ravages pendant une journée ; car ici, deux jours auparavant, pendant la nuit, les Français avaient attaqué 300 de nos soldats de la Landwehr et en avaient aussi tué quelques-uns.

    En retour, nous, nous avons pris notre revanche, nous avons pillé, nous avons un peu brûlé, ici ou là, et cela brûlait encore lorsque nous quittâmes ce lieu.                                                                                                                                               Le 24 novembre, au matin, le régiment de Brunswick quittait Châtillon et continuait sa marche vers la Loire..                                                                                                                     Pour Oppermann, ce sont les troupes venues à Châtillon, en particulier celles de Brunswick,qui ont pillé et mis le feu à certains endroits.

    [i]Albert Böhme venait de se marier le 24 juillet 1870 ; ses lettres ont été publiées par Isa Schikorsky :« Wenn doch dies Elendein Ende hätte”(« Si seulement cette misère avait une fin »)- Ein Briefwechsel aus dem Deutsch-Französichen Krieg 1870/71 » ; Cologne, Weimar, Vienne, 1999.

    [ii] Petit nom de sa femme, pour Friedericke

    iii] Albert Böhme écrit le nom de Châtillon de façon fantaisiste

    [iv] Heinrich Opperman est mort de dysenterie, le 5 mars 1871, à Château-du-Loir (Sarthe). Ses parents ont publié des lettres qu’il a écrites de France, selon les sources du docteur Bendick.

    Les conséquences de l'attaque du 19 novembre 1870 à Châtillon

     

    Renning Ribbentrop, officier dans le régiment de Brunswick, a publié en 1901 ses mémoires, « Mit den Schwarzen nach Frankreich hinein. Erinnerungen eines Braunschweigischen Offiziers aus dem Krieg 1870/71 » (« En France avec les Noirs. Mémoires d’un officier de Brunswick pendant la guerre de 1870/71 »[i]) ; il a, en particulier, raconté son passage à Châtillon : 

    Lorsque le détachement est rassemblé sous le commandement du général von Kraatz-Koschlau, l'avance sur Châtillon sur Seine est ordonnée

    Notre tâche était d'obtenir l'expiation de cette horrible atrocité.

    Les hommes avaient été avertis au préalable de ne pas exercer de représailles.

    Le Maire a reçu l'ordre de fournir des rations pour 10.000 hommes, et 10.000 autres devaient arriver le jour suivant.

    Ces nombres excessifs ont été donnés afin d’impressionner les Garibaldiens, sur lesquels la Landwehr avait donné des indications de force très importantes, et pour assurer notre très longue colonne qui était en train de venir, car il était certain pour nous que Garibaldi recevrait des nouvelles de tout ce qui se passait dans la ville.

    En outre, la ville devait payer une pénalité d'un million de francs [ii].

    Afin de garantir toutes ces demandes et de décourager la population de participer à nouveau à un raid, des ordres ont été donnés pour que chaque compagnie prenne 40 otages masculins et les amène en détention.

    Afin d'accomplir cette tâche pas tout à fait facile de la manière la plus simple, puisqu'une grande partie de la population masculine avait quitté la ville, notre capitaine von Vernewitz a pris les chefs de patrouille de sa compagnie et leur a dit, avec sa manière courte et lapidaire :

    « Messieurs, nous devons saisir 40 otages ; maintenant chacun de vous prend quelques hommes et vous patrouillez dans les tavernes, où la bande se trouve et bavarde. Vous en prenez autant que vous pouvez. »

    En à peine 10 minutes, la 3ème compagnie avait ses 40 otages, et pouvait même donner un surplus à d'autres.  

    À Châtillon, nous avons eu une journée de repos.

    On m'a donné un cantonnement dans une maison de maître.

    J'ai forcé les domestiques, qui étaient seuls, à m'ouvrir l'élégante chambre de Madame, où je me suis installé confortablement malgré les protestations véhémentes des domestiques.

    La nourriture était bonne, mais le vin était mauvais.

    Après quelques mots intelligibles, nous nous sommes mis en possession des clés de la cave.

    La cave semblait complètement vide et a été une grande déception !

    Mais voilà, il y a eu un éclair de lumière argentée et soudain, dans un tas de sable d'apparence innocente, on a découvert une magnifique réserve de champagne et de vin rouge.                                

     Comme je l'ai dit, le pillage était interdit à Châtillon.

    Néanmoins, les biens de l'ennemi, notamment dans les maisons où les troupes allemandes ont été victimes d'assassinats, n’étaient pas exactement traités avec douceur.

    Dans une cave à vin, deux hommes de la Landwehr ont été retrouvés égorgés.

    Une partie des tonneaux avait déjà été percée et vidée par les Français.

    Les tonneaux restants furent vidés par un tonnelier et leur contenu distribué aux soldats, qui emportaient la noble boisson dans des marmites de campagne.                                                                                                                                

    Dans un autre bâtiment, il y avait une grande papeterie.

    Lorsque je suis entré dans la boutique pour acheter des feuilles de papier, j'ai vu un de nos mousquetaires derrière le comptoir avec une grosse paire de lunettes bleues sur le nez.

    La conversation suivante s'est alors engagée entre lui et un soldat [iii] qui était entré devant moi :                                                                                           

    « Que voulez vous ? »                                                                                                       « Vendez-moi quelques feuilles de papier et quelques plumes »                                                       

    Le vendeur disparaît à la vitesse de l'éclair et revient immédiatement avec une rame de papier à lettres, un paquet d'enveloppes, une boîte de plumes d'acier, de porte-plumes, de cire à cacheter, de crayons et autres ; il jeta le tout sur la table et se tourna à nouveau vers l'acheteur avec l'expression d'un garçon de boutique complètement voué à sa tâche :  

                                                                         « Tenez, monsieur, vous avez ce que vous voulez. »                                                           « Je n'en veux pas tant. Après tout, je ne peux pas payer du tout. » 

    « Ça n'a pas d'importance, ça ne coûte pas grand-chose du tout »   

    « Oui, combien ça coûte ? »                                                                           « Je m’en fais un plaisir pour une fois, ça ne coûte rien », fut la réponse du vendeur, s'inclinant poliment avec des salutations amicales.   

                                                                    Lorsque j'ai demandé ce qui se passait ici, on m'a également répondu, en s'inclinant adroitement:« Nous faisons une vente ici, mon Lieutenant »  

    J'étais sur le point de commencer à tonner quand un sergent est entré et a signalé qu'un assassinat de troupes allemandes avait été commis ici et que tout était donc vendu gratuitement.          

    Tard dans la soirée, je m’allongeai confortablement dans mon lit, béat.

    Mais il n'a pas fallu longtemps avant que l'appel ne retentisse : « Il y a un incendie ! »

    Je devais sortir du lit, même si je n'avais pas envie de me lever.

    Il y a eu un incendie dans le centre de la ville - mais sur ordre - et c'est dans ces quartiers que les hommes de la Landwehr avaient été assassinés.

    La compagnie de sapeurs a occupé le lieu de l'incendie ; des extincteurs étaient disponibles, mais on n’a pas éteint le feu.

    Le capitaine qui était présent a expliqué : « nous allons boucler la zone et nous assurer que le nid brûle proprement ».

    Rassuré, je suis rentré chez moi et, après avoir fait mon rapport, je me suis glissé dans le « rabat » [iv], comme dit le soldat.    

                                                                                             Tôt le matin du 24 novembre, le détachement quitta Châtillon au son de la musique et marcha jusqu'à Laignes et Nicey, où il prit ses quartiers.

    Ainsi, si Ribbentrop indique que le pillage était interdit, il y avait beaucoup d’exceptions.

    Selon le maire de Châtillon, c’est surtout le quartier de la rue de Chaumont qui fut particulièrement touché, car habité surtout par les pauvres.

    L’ennemi avait supposé, bien à tort, que cette partie de la population était sympathique aux Garibaldiens et avait favorisé l’attaque du 19 novembre.

    Une autre source est celle que l’on trouve dans l’histoire du 92erégiment royal d’infanterie du Brunswick, rédigée par Werner Otto, chef de compagnie, qui donne un autre point de vue des événements [v] :  

    [i] « Les Noirs », car les soldats du 92èmerégiment d’infanterie s’appelaient « die Schwarzen – les Noirs » en raison des uniformes noirs

    [ii] En fait, il fut impossible de fournir 1 00 000 F et les prussiens durent se contenter de 61 503 F en numéraire et des billets souscrits pour 92 000 F ; selon le maire, on prétendait que cette somme de 61 503 F « représentait celle trouvée par les francs-tireurs dans la caisse du régiment ». Par suite du traité de Francfort, les traites ne furent pas payées et annulées.

    [iii] Les propos des soldats allemands sont écrits dans le patois parlé à Brunswick. M. le docteur Bendick en a fait la transcription en allemand courant, puis en français

    [iv] Mot qui signifie « lit » dans l’argot des soldats

    [v] Werner Otto: “Geschichte des Herzoglich Braunschweigischen Infanterie-Regiments Nr 92” ; Braunschweig, 1878 ; c’est l’histoire officielle, la façon dont le régiment veut que l’histoire soit présentée.

    Les conséquences de l'attaque du 19 novembre 1870 à Châtillon

    Figure 2 : Geschichte des Braunschweig Infanterie-Regiments n°92 Brunswick 1903

    Le 21 novembre au matin, le détachement du général von Diringshofen se réunit à une demi-heure à l’ouest d’Arc-en-Barrois et continua sa marche jusqu’à Boudreville ; l’état-major du régiment et le premier bataillon étaient cantonnés à Dancevoir, les 6e et 7e compagnies à Boudreville et le bataillon de fusiliers à Veuxhaulles.

    Le soir même, eut lieu la réunification entre les deux compagnies du régiment, qui avaient été précédemment détachées à Chaumont, avec la batterie de Brunswick et plusieurs colonnes qui s’étaient mises en marche le matin, depuis Chaumont, et dirigées directement vers Boudreville.

    Ce détachement, qui comprenait le commandant de division, a rencontré à Châteauvillain quatre compagnies du bataillon de la Landwehr Unna, un escadron du 5e régiment de hussards de réserve et une division de convalescents du XeCorps, qui avaient été mis en garnison à Châtillon, mais qui avaient été attaqués le matin du 19 novembre par des francs-tireurs et, comme les habitants apportaient une aide active aux colonnes d’invasion, ils furent contraints d’évacuer avec de grandes pertes.

    La garnison avait repris possession de la ville l’après-midi même, après l’arrivée du détachement de convalescents et elle avait également reçu des renforts bienvenus d’une nouvelle compagnie de secours, mais la nouvelle qu’il y avait des forces ennemies importantes en marche sur Châtillon a décidé le commandant du bataillon à déménager à Châteauvillain, le 20 novembre.

    Les récits de capture et d’assassinat d’un grand nombre d’officiers dans leurs quartiers ne laissait aucun doute sur le fait que les francs-tireurs avaient agi en plein accord avec les habitants [i]

    Le but de la marche du 22 novembre était, pour toutes ces divisions, Châtillon.                                           

    Le commandant de la division a réuni à 10 heures du matin à Courban les troupes de la Landwehr et l'ensemble du détachement, qui devait suivre le Xe corps d'armée.

    Il s'agissait d'un escadron du 16e régiment de Dragons, d'une compagnie du génie, du 2e bataillon du 17e Régiment du Brunswick (4 batteries) et d'un détachement médical.

    Y sont attachées une colonne de munitions d'infanterie et d'artillerie, une colonne de provisions et une colonne d'avoine (plusieurs centaines de chariots).

    De Courban, la marche s’est poursuivie vers Châtillon, avec des mesures de sécurité pour tout le détachement, sans que l'ennemi ait été aperçu, et cette ville fut atteinte à 3 heures de l'après-midi.

    De fortes sentinelles ont été immédiatement postées de tous les côtés, et les détachements se sont regroupés étroitement.

    La ville était désertée par un grand nombre de ses habitants, de nombreuses maisons étaient complètement vides, et les propriétaires avaient dû fuir en toute hâte peu avant l'arrivée du détachement.

    Si la conscience de culpabilité parlait déjà, les traces des atrocités commises dans les quartiers contre les citoyens, qui n'avaient pas encore été effacées, parlaient encore plus clairement.

    On a trouvé des flaques de sang dans les lits, des cadavres cachés sous la paille dans les écuries, partout dans les logements des officiers, où les francs-tireurs avaient pénétré ou s’étaient mis en embuscade dans la ville, signes des combats les plus acharnés.

    Le commandant de la division, ayant constaté les faits, a immédiatement décrété les punitions les plus vigoureuses.

    Un tribut d'un million de francs fut imposé à la ville, le maire et un grand nombre de citoyens respectables de Châtillon furent pris et gardés comme otages par les troupes.

                                                           Malheureusement, cependant, à la suite des impressions qu'ils avaient reçues à Châtillon, le moral des soldats de la Landwehr s'était tellement échauffé, de sorte que des excès n'ont pu être entièrement évités et que des châtiments ont été infligés à la ville, ce qui n’était pas intentionnel.

    Des incendies se sont déclarés en plusieurs endroits, brûlant les maisons des habitants soupçonnés de collaboration ; les volets, les portes et les fenêtres ont été brisés, et ce n'est que grâce à l'intervention énergique du commandant de la division que les excès n'ont pas pris des dimensions encore plus grandes.

    Le 23 novembre, le détachement reste à Châtillon, car le général von Kraatz doit prendre les dispositions nécessaires pour protéger à l'avenir la garnison, qui doit être réinstallée, contre des incidents similaires à ceux du 19 novembre.

    Le châtiment subi, les représailles, l'avertissement catégorique adressé à la ville ont vraisemblablement été suffisants pour dissuader les habitants de participer à nouveau.  

    Cependant, le hasard qui a conduit les troupes de la Landwehr, destinées à occuper Ravières, à Châtillon dans l'après-midi du 23 novembre a été la bienvenue.

    Le commandant de la division lui a ordonné qu'elle renforce d'abord la garnison de Châtillon et ne se rende pas à sa destination initiale, mesure qui semblait d'autant plus nécessaire que cette troupe avait, elle aussi, rencontré des francs-tireurs ennemis lors de la marche de Bar sur Seine à Châtillon, près de Plaines ; ceux-ci, cependant, furent très vite obligés de dégager la route, mais apportèrent néanmoins une nouvelle fois la preuve de la proximité de nombreuses patrouilles ennemies.

    La nouvelle de la bataille a entraîné la mise en alerte de l'ensemble du détachement à Châtillon vers 2 heures de l'après-midi, mais peu de temps après, le commandant de la division a ordonné aux troupes de rentrer dans leurs quartiers et n'a autorisé que deux compagnies de fusiliers de Brunswick à se joindre aux troupes de la Landwehr.

    Grâce à ces renforts, lorsque le détachement du général von Kraatz se dirige vers la Loire le 24 novembre, 7 compagnies de Landwehr et 1 ½ escadron de réserve de Hussards restèrent en garnison à Châtillon.

    Le détachement de convalescence était attaché au 1er bataillon du régiment de Brunswick et devait être transféré au Xe Corps.    

    Dans ce récit, selon Otto, ce sont les troupes de la Landwehr, de Unna en particulier, qui, revenues à Châtillon, veulent venger leurs camarades morts le 19, alors que le général von Kraatz a cherché à discipliner la Landwehr de Hamm.

     Enfin, le sous-officier Haslind, du 16e régiment de Landwehr, bataillon Unna, 1ere compagnie (et donc qui se trouvait à Châtillon le 19), fit parvenir au journal, le « Westfälischer Anzeiger », une lettre datée du 25 novembre, publiée dans l’édition du 3 décembre 1870 [ii] :

    Comme il était clair à l'évidence que beaucoup de citoyens de Châtillon, ou du moins une partie d'entre eux, avaient fait cause commune avec les Francs-tireurs, une contribution de guerre d'un million de francs fut imposée à la ville par notre commandant de régiment, somme énorme pour une ville de 5 à 6 000 habitants.

    Jusqu'à ce que cette somme soit payée, 6 des citoyens les plus distingués ont été arrêtés comme otages, et la ville a été menacée d'être incendiée si des scènes telles que celles du 19 novembre se répétaient.

    Jusqu'à présent, nous n'avons pas été inquiétés, car Menotti Garibaldi a été informé que nous avions reçu des renforts [iii]

    Le pauvre Châtillon a entre-temps terriblement payé pour avoir été le théâtre des tristes scènes du 19 novembre.

    Le 21 novembre, les bataillons de Brunswick, qui s'appellent fièrement "la brigade noire" (probablement à cause des jupes noires avec des ficelles foncées), sont passés par ici ; ils étaient cantonnés dans la ville tandis que les nôtres étaient sur des postes de campagne.

    Ces gens auraient eu une réputation redoutable parmi les habitants de Châtillon par suite d’actes de vengeance…

    Parmi les maisons incendiées, on trouve une charmante villa appartenant au maire de la ville, qui, avec sa collection de tableaux et autres meubles, valait certainement 1 million de francs.

    Le pauvre Maire était notre prisonnier pendant l'incendie et il est en libéré depuis hier, après qu'aucun fait suspect n'a pu être retenu contre lui, malgré toutes les enquêtes.  

    Cette dévastation est d'autant plus regrettable qu'au moins la quatrième partie de notre équipage a été sauvée le 19 novembre par des citoyens locaux qui ont sacrifié leur propre vie ; Schlottmann (de la fabrique de crayons de Hobrecker) fait partie de ces derniers.

    Il est touchant d'entendre la peur que les citoyens locaux ont endurée pour nos soldats cachés.

    On a le cœur qui se retourne quand on se promène dans les rues du quartier.

    La plupart des habitants ont fui et la ville, par ailleurs belle et certainement riche, présente maintenant un tableau terrible.           

     Ici, c’est un soldat de la Landwehr qui n’a pas participé aux incendies et aux pillages et semble accuser les hussards noirs de Brunswick, alors que la Landwehr n’était pas cantonnée en ville.

     Il existe également des témoignages de Châtillonnais sur ces journées.

    En 1885, l’inspecteur primaire Lucien Gaudelette, à partir des témoignages envoyés par les instituteurs du département de Côte d’Or, édita un petit livre intitulé : « histoire de la guerre de 1870-1871 dans la Côte d’Or » [iv] :   

     Le 22 novembre, Châtillon fut de nouveau envahi par un régiment de soudards de Brunswick  qui pillèrent la ville pendant plusieurs heures, forçant les habitants à illuminer leurs maisons, s’emparant à titre d’otages des principaux citoyens pour répondre de la vie de leurs officiers faits prisonniers, enfin menaçant la ville d’un bombardement si une somme considérable ne leur était pas versée et si leurs officiers ne leur étaient pas rendus.

    Le Maire, M. Achille Maître, fut durement maltraité, puis emmené sous escorte dans la direction de Chaumont, enfin ramené à Châtillon, non sans avoir reçu force coups de plat de sabre et de crosse de fusil ; son château, construit par le maréchal Marmont, fut en partie incendié ; ses troupeaux devinrent la proie du vainqueur qui, néanmoins se décida à les lui payer ultérieurement quand il fut établi que ce magistrat n’avait point préparé l’attaque des francs-tireurs.

    Le premier témoignage direct est celui d’un adolescent, Léon Légey (âgé de 16 ans en 1870), qui a tenu son journal et l’a publié longtemps après [v].

     

    [i] Pour Otto Werner, selon le récit fait par les soldats de la Landwehr, il n’y a pas de doute que les habitants de Châtillon ont aidé les garibaldiens

    [ii] Le « Westfälischer Anzeiger » est un journal créé en 1850, à Hamm, en Westphalie (en Allemagne) ; en 1866, paraissaient trois numéros par semaine

    [iii] En fait, il s’agit de Ricciotti Garibaldi

    [iv] « Histoire de la guerre de 1870-1871 dans la Côte d’Or », par Gaudelette ; Ropiteau, Dijon ; il sera fait une autre édition, augmentée et avec gravures (Lecène et Oudin, Paris)

    [v] Légey Léon : « Châtillon-sur-Seine pendant la guerre de 1870-71 ; souvenirs d’un enfant de Châtillon » ; Châtillon, 1899. Il a peut-être eu l’idée de publier son livre après le passage de Dormoy qui, pour écrire ses « Souvenirs d’avant-garde », publiés en 1887, avait réuni les châtillonnais au théâtre et formé un « comité d’études », afin de recueillir un « dossier de l’invasion », aidé par le maire de l’époque, le docteur Boutequoy. Louis Latzarus en fera un compte-rendu dans « le Figaro »

    Les conséquences de l'attaque du 19 novembre 1870 à Châtillon

    Figure 3 : Léon Légey : souvenirs d'un enfant de Châtillon 1898

    Voici l’extrait concernant les 22, 23 et 24 novembre :

    22novembre :                                                                                                            Arrivée de l’armée de Brunschvick [i] (Chasseurs et Hussards de la Mort) -Pillage de la ville-prise de 125 citoyens de Châtillon comme otages.  

    L’armée de Brunschvik fut annoncée par 100 dragons envoyés en éclaireurs ; ceux-ci entrèrent à Châtillon la carabine au poing, firent le tour de la ville, l’inspectèrent et retournèrent ensuite rendre compte de leur mission.    

                                                                             Une heure après, une nuée de sauvages, sous le commandement du général de Kraatz, arrivaient en foule sur la place de l’Hôtel-de-Ville en poussant des hurlements semblables à ceux de bêtes féroces et menaçant de leurs sabres tous les citoyens qui les regardaient circuler ; ils étaient suivis de deux batteries d’artillerie et d’une nombreuse cavalerie.

    Les officiers placèrent d’abord leurs soldats dans les habitations selon leur apparence et leur donnèrent ensuite la liberté de faire ce qu’ils voudraient, ce dont ils usèrent avec beaucoup de rigueur.  

                                                                                 Alors commença le pillage qui dura jusqu’au lendemain, à midi, heure fixée par le chef de ces bandits ; enfin, pour remercier les habitants de la bonne réception qu’ils leur faisaient (non par affection, mais par crainte), ils les emmenèrent le soir dans les casernements, leur disant que le capitaine de leur compagnie les demandait et qu’ils reviendraient aussitôt après ; mais, arrivés là, ils ne virent que des soldats qui étaient ivres et irrités.

    Jeunes et vieux, riches et pauvres, passèrent ainsi entre les mains de ces brutes et furent obligés de coucher sur des planches qui se ressentaient encore de leurs orgies ; ils usèrent du même stratagème pendant la plus grande partie de la nuit et firent même lever de leur lit des vieillards à qui ils ne donnèrent seulement pas le temps de se vêtir convenablement.                     

    Ce même jour, retour de M. A. Maître.  

    23 novembre :                                                                                                                        Les Prussiens amènent leurs prisonniers à la sous-préfecture et, sur l’ordre du colonel, les conduisent dans les maisons situées près de la gare, où ils mettent des sentinelles à chaque porte, avec la consigne de ne laisser sortir personne et donnent seulement aux femmes de la ville la faculté d’apporter la nourriture des prisonniers ; ceux parmi eux qui obtiennent la permission de sortir pour satisfaire leurs besoins sont même gardés par des soldats qui les empêchent de s’éloigner à plus de dix mètres.                                                                                                                 

    Dans cette journée, les Prussiens mettent le feu à trois maisons situées à l’angle de la rue de Chaumont et de la rue de l’Abbaye, dans lesquelles trois de leurs soldats et un officier avaient été tués en essayant de se défendre.  

    Le pillage qui a duré jusqu’à midi et qui a causé de grandes pertes à la ville, a été encore suivi de la capture d’une partie des habitants…

    24 novembre : 

                                                                                                                                     Prise de vingt-cinq autres habitants que les Prussiens conduisent vers les autres otages…

    Les femmes allèrent trouver le colonel, les unes pour réclamer leur mari et les autres leur père ou leur frère, mais ce véritable soudard fut inébranlable, il les renvoya toutes avec brutalité et alla trouver ensuite les prisonniers qu’il accusa d’avoir assassiné ses soldats et qu’il traita de la façon la plus infame.                                                                                                        Le même soir, incendie du château Marmont…

    25 novembre :                                                                                                           Journée triste et cruelle pour les otages qu’on menace de fusiller, les rues de la ville sont désertes, on ne voit que quelques femmes affolées qui portent des vivres aux leurs, et des pleurs en fait de consolation ; on n’aperçoit aucun homme, car ceux qui restent, et ils sont peu nombreux, se cachent le mieux possible et évitent de se montrer.  

    Le tantôt, départ de l’armée de Brunschvik et installation d’une nouvelle garnison…

    Si intéressante soit-il, ce récit semble comporter quelques inexactitudes ; les troupes de Brunswick sont reparties le 24 au matin, et les incendies n’ont pas été allumés le même jour.

     

    Le deuxième récit est celui d’Achille Maître, le maire de Châtillon (âgé de 52 ans en 1870) [ii] :

    Vers trois heures de l’après-midi (le 20 novembre), l’ennemi, se croyant probablement trop faible pour résister à une nouvelle attaque, quitta Châtillon pour se rendre à Châteauvillain.

    Tous les otages avaient été rendus à la liberté, sauf le maire, Maupin et quatre autres habitants.

    Ces six prisonniers furent emmenés par les Prussiens.     

                                     Pendant deux jours, je m’attendis à être fusillé ; mais, ne voulant rien laisser aux ennemis, j’avais donné ma bourse, mon portefeuille et mes clefs à M. Terrillon, l’un des otages.

    Arrivés à Châteauvillain, les officiers me firent manger avec eux et coucher à l’hôtel, dans une chambre à côté de la leur.                                                                                                          Le 21 novembre, il y eut à Châteauvillain une grande concentration de troupes de toutes armes, avec une nombreuse artillerie.

    On partit dans l’après-midi pour aller coucher à Latrecey.

    Le maire, monté dans une charrette, traversait les rangs des soldats.

    Ceux-ci, qui avaient été excités par leurs officiers, criaient : Capout Châtillon! et, se montrant le maire, lui disaient : Canaille ! Chassepot! etc.

    Je croyais, en effet, à la fin de la bonne ville de Châtillon.

    Elle ne pensait guère à se défendre pourtant, et n’était certes pas de force à résister à l’avalanche humaine qui allait fondre sur elle.

    Quant aux officiers, ils étaient polis vis-à-vis de moi et me faisaient dîner avec eux à Latrecey.

    Inquiet sur le sort dont Châtillon était menacé, je mangeais peu.

    Les officiers me demandèrent pourquoi : C’est, leur dis-je, parce que vos soldats veulent détruire Châtillon !

    L’un d’eux, me prenant à part, me dit : Rassurez-vous, notre intention n’est pas de détruire Châtillon ; seulement, si les Garibaldiens occupent la ville, nous ne ferons pas tuer nos soldats dans une guerre de rues.

    Nous bombarderons la ville, et nous la brûlerons, si c’est nécessaire, pour chasser l’ennemi.

    Cette perspective m’effrayait peu, attendu qu’il était certain que Ricciotti Garibaldi n’oserait pas se mesurer avec des troupes trente fois plus nombreuses que les siennes.

     

    [i] Dans le texte ; Léon Légey écrit toujours Brunsvick, en non Brunswick

    [ii]  Maître Achille : « Châtillon pendant la guerre, souvenirs de M. Achille Maître » ; Châtillon, 1888

    Les conséquences de l'attaque du 19 novembre 1870 à Châtillon

    Figure 4 : Achille Maître : Châtillon-sur-Seine pendant la guerre ; Tours, 1902 (2e édition)


    Le 22 novembre, les colonnes prussiennes reprirent leur marche ; les soldats, de plus en plus animés à la haine et à la vengeance, se montraient menaçants.  

    De nouvelles troupes, arrivant par la route de Bar-sur-Aube, rejoignirent la colonne principale avant d’entrer à Courban.  

    Toute cette multitude arriva à Châtillon dans l’après-midi.

    L’entrée en ville fut sinistre et effrayante.

    Tous les magasins et beaucoup d’habitations privées furent livrées au pillage, principalement dans la rue Saint-Jean et le quartier haut de Chaumont, habité surtout par des pauvres.

    L’ennemi avait supposé, bien à tort, que cette partie de la population était sympathique aux Garibaldiens et avait favorisé l’attaque du 19 novembre.

    Or personne, en ville, n’avait eu connaissance des projets des francs-tireurs.               

    Les Prussiens mirent le feu à deux maisons situées à l’angle des rues de Chaumont et de l’Abbaye, et dans lesquelles avaient été tués des soldats et un officier, qui avaient voulu se défendre.

    Le feu se communiqua à une maison voisine et la détruisit également, mais contre le gré de nos ennemis, qui travaillèrent eux-mêmes à éteindre l’incendie…          

     Le 24 novembre, je passai devant un conseil de guerre.

    Il me fut facile de prouver que l’attaque des francs-tireurs, qui ne pouvait manquer d’avoir pour la ville les conséquences les plus funestes, n’était pas de mon fait, et je fus renvoyé absout…


    Le maire rapporte aussi la déclaration de M. Barrachin, propriétaire d’une importante maison en haut de la rue du Bourg-à-Mont :  

     Un des faits qui avait particulièrement irrité les Prussiens dans le combat de Châtillon, avait été la mort du major d’Alvensleben (installé chez moi depuis le 16).

    Vers onze heures (le 19), six cavaliers prussiens s’introduisent dans ma cour.

    Le sous-officier qui les dirige s’avance vers moi et, me menaçant de son sabre, s’écrie : Monsieur, mon officier vient d’être tué à votre porte.

    Nous ne l’oublierons pas !

    Il y a des maisons à Châtillon qui seront en cendre demain.

    Dans la nuit, deux soldats prussiens viennent faire une perquisition chez moi.

    Le 22, cinquante soldats des chasseurs de la mort enfoncent la porte par laquelle le major était sorti et envahissent mon jardin, exigeant qu’on les loge, et déclarant qu’ils étaient envoyés à Châtillon exprès pour brûler la ville et ma maison en particulier.

    Tout s’est borné chez moi au pillage de ma cave et au vol de quelques objets.     

    Il n’en fut pas de même pour les maisons à l’angle de la rue de Chaumont (rue Docteur Robert) et de la rue de l’Abbaye.

    Le sous-préfet Arthur Leroy a pris des notes, rédigées en style télégraphique, pour en faire probablement un rapport plus tard, mais sans date précise   :

    …La ville est consternée ; des menaces d’incendie ont été faites à plusieurs reprises par les officiers et les soldats ; de nombreuses scènes de violence ont eu lieu contre les particuliers ; une partie des habitants émigrent, malgré les efforts des autorités pour les retenir ; le mobilier et les bureaux de la sous-préfecture ont été saccagés, les archives dispersées, les serrures forcées, les portes, les meubles, brisés.

    Tels sont les actes de vandalisme qu’il importe de faire connaître à la honte des armées prussiennes…

                    Incendie : maison Massua .

    Un chef, sur le balcon Chapuis, interpelle quelques citoyens se rendant au feu ; l’un, qui criait « au feu », est arrêté par la patrouille.

    Les autres (M. Leroy, M. Bognier, M. Munier), obligés de rebrousser chemin. « Rentrez chez vous, rebroussez chemin, criait le chef au balcon, vous troublez la tranquillité publique ».

    Seconde nuit d’incendie : la maison Millot-Gradot était brûlée ; il s’agissait de protéger maison Dusseuil ; les soldats allemands faisaient manœuvre pompe.

    Un de leurs chefs paraissait mettre bonne volonté à éteindre, mais les soldats se sont débandés, l’incendie incomplètement éteint…

    Cinq citoyens châtillonnais étaient seuls présents.

    Terreur des arrestations empêchait les citoyens de porter aide, on ne pouvait d’ailleurs ni crier au feu, ni battre la caisse, ni sonner tocsin.

    Maison Dusseuil, qui pouvait être parfaitement garantie, a brûlé.

    Ce n’est que le 24 dans la matinée, que l’incendie a été complétement éteint .


        Si les troupes du général von Kraatz-Koschlau partirent le matin du 24 novembre, un nouvel incendie eut lieu le soir, celui du château Marmont, habité par le maire, M. Achille Maître.

    Léon Légey écrivit à ce sujet:                          

     Le même soir (le 24), les Prussiens, non encore satisfaits de leurs exploits, mirent soi-disant par accident le feu au château de M. A. Maître et firent même prisonniers une partie de ceux qui vinrent pour l’éteindre.

    Les conséquences de l'attaque du 19 novembre 1870 à Châtillon, un notule historique passionnant de Dominique Masson.

    Figure 5 : les prussiens posant devant le "château Marmont" incendié (collection Dominique Masson)

     Le maire en fit un récit différent :                                                                                     

    Lors du retour de Châteauvillain,250 soldats et 12 officiers s’étaient installés pendant 40 heures au château.

    Ils pillèrent toutes les réserves et provisions de bouche et brisèrent plusieurs glaces.

    Ils détériorèrent aussi les tentures et les boiseries derrière lesquelles ils pensaient trouver des cachettes.

    On fut constamment obligé de pourvoir à leurs besoins.

    Nuit et jour, on faisait la cuisine.

    C’est ainsi qu’une cheminée, surchauffée, communiqua le feu à des solives et arrière-couvertes non apparentes de l’étage supérieur.

    Tous les officiers et soldats évacuèrent le château le 24 à sept heures du matin.

    Il ne resta qu’une ambulance de dix hommes …

    Aussitôt après le départ des ennemis, on avait balayé toutes les pièces et enlevé les ordures qu’ils y avaient laissées.

    Plusieurs inspections minutieuses furent encore passées par les habitants du château.

    Rien ne faisait soupçonner la présence du feu qui, cependant, couvait sous le plancher.

    On alla se coucher.

    Vers une heure du matin, nous fûmes réveillés par la fumée.

    Le château était en feu.

    Je me précipitai dans l’escalier conduisant aux mansardes pour aller éveiller deux servantes qui se sauvèrent à demi vêtues.

    Il fallait se hâter pour ne pas être asphyxié.

    Je descendis ensuite pour prévenir les soldats de l’ambulance.

    L’incendie avait heureusement éclaté dans l’aile nord du château et le vent soufflait du midi.

    Cette circonstance nous permit de sauver la partie sud.

    On se mit à l’œuvre.

    Quelques hommes accoururent avec une des pompes de la ville, ainsi que beaucoup de femmes qui firent la chaine.

    Les hommes qui voulaient venir étaient arrêtés par les Prussiens.

    On abattit une partie de la toiture de la façade pour faire la part du feu.

    Le jet de la pompe fut dirigé avec adresse et intelligence et, le 25, au petit jour, on était maître du feu.

    Mais les deux-tiers du château et la presque totalité du mobilier furent brûlés…

    Le sous-préfet de Châtillon, Arthur Leroy, ajoute :  

                                                                         Au château, cinq commencements d’incendie éteints.

    On suppose feu exagéré dans cheminée, a gagné poutre.

    On s’étonne que l’incendie ait pris de suite si grandes proportions.

    Citoyens ne pouvaient être prévenus.

    Secours insuffisants.

    Une seule pompe.

    Pas de pompiers.

    Ménard, chef d’équipe, fort dévoué et intelligent, dirige.

    Tuyaux avaient été mis hors de service par coups de sabre prussiens…

    Pendant incendie château, hurlement de joie des malades et blessés de l’hospice [i].

    Une lettre de M. Bourceret, écrite 57 ans plus tard et adressée à M. Lagorgette, relate des événements concernant la bibliothèque publique et le musée :                                         

    Après le passage des Garibaldiens à Châtillon, par une froide nuit de décembre [ii], j’ai conservé le triste souvenir d’avoir été réveillé par de forts coups frappés à notre porte.

    Un détachement des terribles « Hussards de la Mort », venant prendre gîte dans la salle de l’école communale, venaient réquisitionner chez nous des seaux et autres objets divers pour améliorer leur campement.

    Je n’ai pas besoin de vous dire qu’au lever du jour, je suis sorti bien vite dans la rue pour voir ce qui se passait.

    De grands feux étaient allumés, alimentés du bois provenant de l’école et du voisinage ; une grande vitrine, qui contenait des livres, avait été brisée, les livres étaient ou brûlés ou souillés.

    Et, chose plus grave, des soldats s’acharnaient à enfoncer les portes du musée.

    Mon père, sans perde de temps, alla prévenir notre cousin Charles Ronot, conservateur du musée [iii].

    Heureusement, chez ce dernier, se trouvait un officier allemand qui, mis au courant de ce qui se passait rue Docteur Bourée, accompagna Charles Ronot et mon père puis, ayant vu, donna l’ordre de faire réparer les deux portes éventrées (celle du haut de l’escalier conduisant à la bibliothèque n’avait pas encore été ouverte).

    Ce même jour, le commandant de la Place rédigea une lettre en allemand qui fut collée sur la petite porte et un peintre de la ville, le soir même, traçait en grosses lettres, au-dessus de la porte cochère, le mot « Bibliotèque », n’ayant, d’après ce qu’il a toujours dit, trouvé assez de place pour mettre l’h.

    Pendant toute l’occupation allemande, grâce à la pancarte, le musée et la bibliothèque ont été respectés.

    L’école communale a servi de caserne, le collège, pendant quelques semaines, en servit lui aussi.

    Par la suite, il fut converti en ambulance.

    Tous ces témoignages, surtout du côté allemand, révèlent la difficulté de savoir à qui attribuer les pillages et les incendies à Châtillon et montrent que la vérité historique est parfois difficile à établir.

     [i] Ces soldats prussiens étaient soignés par les sœurs, dont l’une mourra à la tâche

    [ii] Il se trompe de quelques jours

    [iii] Charles Ronot (1820-1895), né à Belan-sur-Ource, licencié en droit et artiste peintre, fut conservateur du musée et bibliothécaire, de 1867 à 1873. Il fut nommé inspecteur de l’enseignement des beaux-arts en 1878, puis directeur de l’Ecole nationale des beaux-arts de Dijon en 1880.

    Les conséquences de l'attaque du 19 novembre 1870 à Châtillon

    Figure 6 : proclamation du Maire de Châtillon après le départ des troupes de Brunswick AMC4H11

     (Dominique Masson)

     Remerciements à monsieur Günter Wiesendahl, historien, à Hamm ; à monsieur Rainer Bendick, docteur en histoire, conseiller pédagogique du Service pour l’Entretien des Sépultures Militaires Allemandes, à Brunswick ; et à madame Antoinette Bongard, professeur d’allemand, qui a assuré les traductions.

     


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  • Dominique Masson, avec ce nouveau notule, nous conte la fin tragique de Fructueux Terrillon, prêtre de Sainte-Colombe sur Seine...

    UN ÉPISODE DE LA GUERRE DE 1870-1871 : LE CRIME DE SAINTE-COLOMBE

     Fructueux Terrillon était né à Sainte Colombe le 9 janvier 1841.

    Son père, Simon Claude, était décédé en 1864, il ne restait plus que sa mère, Marguerite Justine, qui mourra en 1895.

    Il avait 5 frères.

    De santé fragile, il avait failli mourir, étant jeune.

    Jeune homme, il se consacra à Dieu et fit des études ecclésiastiques.

    En 1870, il était diacre, dernière étape avant d’être ordonné prêtre[i].

    Lors de l’invasion de 1870, il mit souvent sa maison à disposition de la municipalité pour décharger les malheureux qu’il voyait autour de lui[ii].

    « Le 29 mars 1871, Sainte-Colombe fut occupé par des artilleurs et des uhlans ; les premiers, arrivés le matin, se montrèrent d’une exigence outrée pour obtenir des réquisitions : il fallait nourrir hommes et chevaux, et déjà on en était venu, dans certaines maisons, aux moyens violents.              

    Les uhlans ne furent pas moins exigeants, et ce qui exaspérait cette population épuisée par des réquisitions sans nombre, c’est qu’on gaspillait les denrées qui allaient faire défaut.

     M. L’abbé Terrillon, qui se trouvait cejour-là chez sa mère, voulut s’opposer au pillage du peu de foin qui restait à la ferme.

    Aidé de deux domestiques de la maison, il résista courageusement aux exigences des Allemands ; mal lui en prit, car dès cet instant sa mort fut résolue.                                   

     Le poste fut prévenu, et le soir même, entre onze heures et minuit, les soldats désignés pour exécuter ce guet-apens odieux et sans nom se rendent chez Madame Terrillon, pénètrent dans ses appartements et, n’y trouvant pas l’abbé, ils fouillent la grange et aperçoivent M. Terrillon et les deux domestiques qui faisaient le guet.                                                                                                         Une lutte s’engage, lutte sans trêve ni merci. C’est l’abbé qui est le point de mire des barbares ; ils tirent sur lui à bout portant, ils le blessent à l’épaule et au bras, puis ils fendent la tête à coups de sabre ; l’infortuné tombe pour ne plus se relever.

    Son cadavre est jeté dans la rue, traîné dans un fossé où les Allemands le laissent, le gardant à vue, pour que personne ne puisse le transporter à la maison et lui rendre les derniers devoirs.  

    Les deux domestiques sont blessés également, mais sans gravité ; ils parviennent à s’échapper par des passages donnant sur la campagne.                                                                                   

    Pendant que ce meurtre sans nom s’accomplissait, un frère de la victime était allé prévenir l’autorité ; mais, à son retour, le crime était consommé, et il fut lui-même arrêté, garroté, maltraité et conduit au poste, pour n’être remis en liberté que le lendemain. 

     Les Allemands ajoutèrent à leur crime en retenant le cadavre de l’infortuné Terrillon ; il ne fut remis à la famille qu’après le départ des dernières troupes, le Ier avril.   

     Dans la nuit du meurtre, le presbytère était envahi, mis à sac, pillé de fond en comble, et cela sans motif apparent, sans raison,et sans qu’aucune autre maison du village ait eu à subir le même sort.   

    Toutes ces violences, toutes ces brutalités, tous ces crimes inutiles indiquent que les Allemands nous ont fait une guerre de brigands, et donnent une idée peu avantageuse de la fameuse discipline allemande. Des soldats qui rôdent toute la nuit et dégainent à tout propos sur des gens inoffensifs, sont-ils disciplinés ?

    Sous l’œil et la main de l’état-major, ils ont peur, ils se tiennent bien ; mais, dans les faubourgs, ils volent ; à la campagne, ils pillent et ils assassinent.      

    Ils ont quitté Dijon le 28 octobre 1871, après avoir enseigné la haine à ceux qui ont dû souffrir leur contact.

    On ne l’oublie pas.

    Ils sont du moins partis assez à temps pour que, le jour anniversaire de la bataille de Dijon, la patriotique population pût pleurer ses morts sans que le cimetière fût souillé par la présence de ceux qui nous ont dépouillés après nous avoir vaincus ».

     (Lucien Gaudelette : histoire de la guerre de 1870 en Bourgogne ; Paris (vers 1888)

     C’est ainsi que mourut Fructueux Terrillon, qui avait trente ans.

    Un épisode de la guerre de 1870-1871 : le crime de Sainte-Colombe

    [i] Ce doit être pour cette raison que, sur l’acte de décès, il est déclaré « sans profession ».

    [ii] Discours du maire, M. Claude Mortet, à la fin de son mandat, en 1871


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  • Notule d’histoire :

    La bataille de Reichshoffen, le 6 août 1870

    En mai 1870, Emile Ollivier, chef du gouvernement de Napoléon III, déclara, en parlant de l’empereur: "Nous lui ferons une vieillesse heureuse".                               

    Malheureusement, l’année 1870 allait devenir, pour la France, l’année terrible.

    Le 19 juillet, suite à des tensions à propos de la succession d’Espagne et à la dépêche d’Ems, la guerre fut déclarée par la France à la Prusse.

    Bien que pacifique de nature, Napoléon III fut entrainé par l’opinion publique et le Parlement, en dépit des efforts désespérés de Thiers et Gambetta, vota l’entrée en guerre.

    Le ministre de la guerre, Edmond Le Bœuf, déclarait : "Nous sommes prêts et archi-prêts, la guerre dût-elle durer deux ans, il ne manquerait pas un bouton de guêtre à nos soldats".

    REICHSHOFFEN

    Mais peu de personnes se rendait compte que l’armée française était mal préparée à cette guerre.

    Les troupes françaises étaient moins nombreuses,300 000 contre 500 000, car la Prusse s’était alliée avec d’autres états allemands ; d’autre part, la France n’avait pas de stratégie militaire concertée ; et enfin, la Prusse avait un matériel militaire ayant bénéficié des innovations techniques concernant le feu, permettant un tir plus rapide, face au déclin des charges de cavalerie française ; sans compter que la France n’avait aucun allié en Europe.

    Ainsi, la Prusse avec ses alliés dominait numériquement, techniquement et stratégiquement.

    Les armées allemandes franchirent la frontière française entre le Rhin et le Luxembourg et les armées françaises vont être défaites à plusieurs reprises, début août, sur le front de l’Est.

    C’est Patrice de Mac-Mahon, nommé maréchal par Napoléon III, gouverneur de l’Algérie, qui a pris, le premier juillet, le commandement du premier corps de l’armée du Rhin, mais c’était l’empereur qui en était le commandant en chef.

    Celui-ci, ne sachant rien des mouvements de l'armée prussienne, décida de tenter une reconnaissance offensive et chargea le maréchal Bazaine de l'exécuter.                                

    Le combat de Sarrebruck permit aux deux partis en présence de publier des communiqués triomphants : défense opiniâtre d'une quinzaine de jours pour les journaux allemands et offensive victorieuse pour le ministère Ollivier.

    REICHSHOFFEN

    A Wissembourg, le 4 août, les français sont engagés par surprise par les allemands ; la cavalerie française ne remplit pas sa mission d’éclairage et de recherche de l’ennemi et tout le poids de la bataille reposa sur l’infanterie.                                                                                                            

    A l’issue de la bataille, Mac Mahon prend alors la décision de ramener les 1re et 2e divisions vers la position de Wœrth-Frœschwiller qui coupe les directions de Saverne et de Bitche, mais il ne dispose plus que de trois divisions et de 12 canons à opposer aux cinq corps d’armée (dix divisions d’infanterie) et aux 144 canons allemands du prince royal de Prusse, le Kronprinz.                                                        

    Le 6 août, à la bataille de Forbach, les français firent retraite, bien qu’il y eût environ 5000 morts, blessés ou disparus du côté allemand, contre environ 3000 du côté français.

    Mais cette bataille est assez méconnue, principalement parce que, le même jour, se déroule la bataille de Frœschwiller-Wœrth.                                                                                                              Cette bataille est plus connue sous le nom de bataille de Reichshoffen, célèbre pour une série de charges de cavalerie. 

    Après la défaite de Wissembourg, le maréchal Patrice de Mac Mahon fut mis à la tête d'un groupement rassemblant les 1er5e et 7e corps d'armée de l'armée du Rhin.

    Il décida de se battre sur la position de Frœschwiller, bien que ses forces fussent dispersées.

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     À l'aube du 6 août 1870, l'avant-garde du Ve corps prussien, la 20èmebrigade de Walter, en reconnaissance à Wœrth, tombe sur les avant-gardes françaises à l'ouest de Wœrth et engage le combat. Les bruits du combat amènent le IIe corps bavarois au nord et le XIe corps prussien au sud à lui porter assistance.                                                                                                               

    Jusqu'à midi, les combats restent indécis, mais le Kronprinz Frédéric Guillaume décida d’engager le combat et de porter l’ensemble de sa force contre celles de Mac Mahon.

    La première charge française eut lieu vers 13h30.

    Au sud, autour de Morsbronn-les-Bains, la 4e division du général de Lartigue était en danger d’être tournée par des unités d’infanterie prussiennes.

    Les 8e9e régiments de cuirassiers et deux escadrons du 6e régiment de lanciers de la brigade du général Michel furent désignés pour la dégager et se dirigèrent à vive allure vers Morsbronn.

    Le général Michel tenta une action de secours, haranguant ses troupes :

    Camarades, on a besoin de nous, nous allons charger l’ennemi ; montrons qui nous sommes et ce que nous savons faire, vive la France !  

    Le feu allemand repoussa les cuirassiers du 8e régiment de cuirassiers qui pénétraient dans Morsbronn par le nord, essuyant un feu nourri venant des maisons où les Prussiens s'étaient retranchés.

    Continuant leur charge, ils arrivèrent à la bifurcation de la rue principale du village.

    Les uns se dirigèrent à gauche vers la route de Wœrth-Haguenau, la majorité des autres, trompés par la largeur de la rue, s’y engagèrent au grand galop.

    Se rétrécissant progressivement jusqu’à l’église, cette rue devint une souricière où les cavaliers s’entassèrent pêle-mêle et devinrent la cible facile des tireurs prussiens.

    Seuls 17 cavaliers s'échappèrent en direction du sud.                                        

    Le 9e régiment de cuirassiers subit un sort analogue.

     Les cuirassiers parvinrent à pénétrer Morsbronn et à se dégager malgré une forte résistance.

    Après s'être regroupés au sud du village, la cinquantaine de cavaliers survivants dut s'enfuir et parvint à rejoindre les troupes françaises à Saverne.

    REICHSHOFFEN

    La deuxième charge eut lieu vers 15h30.

    Dans le secteur d'Elsasshausen, la brigade de cavalerie du général de Bonnemains, constituée des quatre premiers régiments de cuirassiers, chargea des éléments de près de 11 régiments d'infanterie allemande, sur un terrain défavorable à une action de cavalerie.

    L'infanterie allemande qui resta en ligne de tirailleurs et l'artillerie allemande ouvrirent le feu sur les cavaliers.

    Les cuirassiers furent décimés et repoussés sans avoir pu atteindre les forces allemandes.

    REICHSHOFFEN

    Le sacrifice de ces hommes ne changea pas le cours de la bataille mais permit de couvrir le retrait des troupes françaises.                                                                                                  

    Cependant, peu à peu, dans la mémoire collective française, l’ineptie de ces charges va disparaître pour céder la place à l’illustration du courage et de l’esprit de sacrifice et cet épisode sera copieusement utilisé par la propagande, notamment pour édifier les jeunes générations dans l’esprit de la Revanche et de la reprise de l'Alsace.

    REICHSHOFFEN

    Des tableaux peints par les peintres officiels et une abondante littérature se développe dès 1875 pour rappeler les événements, parlant des "vaillants de la première heure qui, vaincus, couchèrent tant d’ennemis dans la sanglante poussière, qu’ils arrachèrent au prince Frédéric un cri d’admiration " dont la presse anglaise se fit l’écho…

    Et une chanson va commémorer la bataille dite de Reichshoffen. Ses paroles sont les suivantes :

    "La bataille de Reichshoffen", un notule d'histoire de Dominique Masson

    Les batailles suivantes furent aussi désastreuses pour la France.

    Le maréchal Bazaine fut nommé généralissime et, bien que vainqueur à Mars-la-Tour, préféra se replier avec 180 000 hommes sur Metz, où il va être encerclé par l’armée ennemie.

      Mac Mahon, chargé de reconstituer une autre armée, dite armée du camp de Châlons, sera chargé d’aller à son secours mais celle-ci, avec à sa tête Napoléon III, après plusieurs défaites, sera encerclée et battue à Sedan, le Ier septembre.

    L’empereur Napoléon III n’aura plus d’autre issue que de se rendre, le 2 septembre, au roi de Prusse, Guillaume Ier.

    Trois rescapés de ces cuirassiers de Reichshoffen habitèrent dans le Châtillonnais.

    Dominique Santereau, né à Chaumard (Nièvre) le Ier juillet 1844, était cavalier au 2e régiment de cuirassiers de la division Bonnemains, qui chargea sur Frœschwiller. 

    Il épousa Julie Marie Virey, de Bâlot, et c’est là qu’il fut cultivateur et y mourut le 13 août 1929.                                                                   

    Le deuxième cuirassier était Alfred Lançon, né le 28 décembre 1845 à Coisia (Jura).

      Il fut soldat au 8e cuirassiers et fit partie de la charge sur Morsbronn.

    Il fut ensuite gendarme et enfin concierge au tribunal de Châtillon ; il mourut dans cette ville le 25 février 1907.                                                       

    Le dernier est Emile Guerre, né à Poissons (Haute Marne) le Ier juillet 1846.

    Il fut soldat au 4e cuirassiers.

    Captif ensuite en Allemagne, à la suite de Sedan, il fut réintégré dans son ancien régiment, puis devint cordonnier à Châtillon, où il décède le 8 septembre 1929 ; il est enterré au cimetière Saint-Vorles.

    REICHSHOFFEN

    (Dominique Masson)

     

    Sources :                                                                                                                                                                

    -images Pellerin,Epinal                                                                                                                          -internet                                                                                                                                                                  - Léger Charles-Paul : les derniers cuirassiers de Reichshoffen ; Le Châtillonnais et l’Auxois ; 1925


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  • J'ai reçu, en mai 2021, le mail d'un correspondant allemand,  monsieur Rainer Bendick, me demandant si je pouvais lui faire parvenir des témoignages d'habitants de Châtillon sur Seine, recueillis après la fameuse "surprise de Châtillon" qui opposa en novembre 1870, l'armée prussienne aux Francs-Tireurs de Ricciotti Garibaldi, par exemple des lettres, des journaux intimes, des documents d'archives etc...

    Petit rappel de ce que fut la "surprise de Châtillon" :

    http://www.christaldesaintmarc.com/la-surprise-de-chatillon-garibaldi-un-notule-d-histoire-de-dominique-m-a204217938

     Pourquoi ces demandes ?

    Eh bien parce que Rainer Bendick qui est Docteur en Histoire, et    conseiller pédagogique du Service pour l’Entretien des Sépultures Militaires Allemandes (SESMA), s'intéresse tout particulièrement à la guerre de 1870-1871 qui opposa l'Allemagne à la France.

    Un jour, à Lebenstedt ( Basse-Saxe ) il découvrit un étrange monument privé, composé d'une colonne entourée de quatre canons, monument élevé à la mémoire d'un certain Heinrich Oppermann, sous-officier dans le 92e régiment de Brunswick , durant la guerre de  1870-1871.

    Intrigué par ce monument, il consulta les Archives de la Ville et découvrit un nombre important de lettres (40) , écrites par Heinrich Oppermann à sa famille durant le conflit auquel il participa.

    Heinrich Oppermann qui était avant la guerre un jeune paysan,  né en 1846, décrit dans ses lettres sa surprise en découvrant la France , il donne son avis sur ce qu'il pense des habitants, il décrit les réquisitions brutales, les exactions commises par son régiment...

    Et fait particulièrement intéressant, pour nous,  Heinrich Oppermann séjourna à Châtillon du 22 au 24 novembre 1870, lorsque son régiment revint occuper la ville, après la « surprise » de Ricciotti Garibaldi, et y commit diverses exactions

    Voici, par exemple, un extrait d'une de ses lettres traduite pour moi par Rainer Bendick :

    « De Langres nous avons fait route par Châtillon, où nous avons
    terriblement fait rage pendant une journée ; car ici deux jours
    auparavant, pendant la nuit, les Français avaient attaqué 300 de nos
    soldats [Landwehrmänner] et en avaient aussi tué quelques-uns ; en retour nous avons pillé et mis le feu, il a brûlé bientôt ici, bientôt là, même lorsque nous quittions la place il y avait encore des incendies. »

    Et Rainer Bendick ajoute :

    L’histoire officielle du 92ème régiment d’infanterie est encore plus
    explicite sur la violence.

    Seules les mesures prises par le général Kraatz avaient mis fin à la fureur des soldats.

    En même temps cette histoire de régiment rend les soldats [Landwehrmänner] de Westphalie responsables de la violence (ce qui est contraire aux propos d’Heinrich Opermann, qui dit bien :

    « dafür uns revanchierend, plünderten und sengten wir » - « en retour nous avons pillé et mis le feu »).
    Le 24 novembre au matin le régiment de Brunswick quitta Châtillon et
    continua sa marche vers la région de la Loire.

    Après la lecture de ces lettres passionnantes, Rainer Bendick a eu l'idée géniale de  refaire le chemin que parcourut Heinrich Oppermann, durant les années 1870-1871, depuis son arrivée en France jusqu'à sa mort en 1871, de la dysenterie à Château -du-Loir, et ainsi de collecter les souvenirs de cette guerre., tant architecturales (tombes) qu'écrites (témoignages retrouvés aux Archives, ou chez des particuliers).

    L'itinéraire que prit le 92ème régiment d’infanterie du Brunswick (et donc d'Heinrich Oppermann) fut le suivant:

    .Il fut conduit en train de Brunswick à Bingen, au bord du Rhin. Puis il continua à pied (Oppermann était fantassin dans un régiment d’infanterie), il traversa le Palatinat, il passa la frontière française le 8 août 1870 à Frauenberg près de Sarreguemines. Ensuite il marcha vers Metz où il participa au siège de la ville. Après la capitulation de Metz, Oppermann passa par Nancy, Neufchâteau, Langres, Châtillon-sur-Seine, Joigny, Orléans, Blois, Vendôme, Le Mans jusqu’à Laval.

    Vous pensez bien que je n'ai pu répondre aux demandes de monsieur Bendick, n'étant pas du tout historienne....aussi je les ai faites suivre à notre historien local Dominique Masson ainsi qu'à Jean-Paul Blanchard, historien Icaunais.

    Ces deux derniers ont recherché et trouvé beaucoup de témoignages qu'ils ont transmis à Monsieur Bendick, et ce dernier a ensuite décidé de venir à Châtillon rencontrer Dominique Masson.

    Dominique Masson l'a conduit au cimetière Saint-Jean où se trouvent de nombreuses tombes de soldats allemands tombés lors de la "surprise de Châtillon"...

    http://www.christaldesaintmarc.com/les-monuments-eleves-aux-morts-de-la-surprise-de-chatillon-a207632646

    puis il a organisé une rencontre avec la Municipalité de Châtillon sur Seine représentée par François Gaillard, avec Gilles Surirey historien, membre du du Souvenir Français et ancien Archiviste de la Ville, avec les correspondants de presse du Bien Public et du Châtillon Presse et ...avec moi même, qui suis finalement le premier maillon de cette histoire !

    Voici les trois historiens réunis pour une photo souvenir, Gilles Surirey, Rainer Bendick et Dominique Masson, très heureux de cette rencontre enrichissante, tant du côté français que du côté allemand :

    Rainer Bendick, historien allemand, a fait des recherches sur la campagne militaire en France, d'un jeune soldat  durant la guerre de 1870

     François Gaillard a invité Rainer Bendick a revenir à Châtillon sur Seine, pour, s'il le voulait bien, donner une conférence sur ses recherches lorsqu'elles seront finies.

    Ce retour pourrait aussi être l'occasion de lui présenter les richesses du Châtillonnais !

    Monsieur Bendick a été très heureux de cette invitation et l'a acceptée avec joie.

    Rainer Bendick, historien allemand, a fait des recherches sur la campagne militaire en France, d'un jeune soldat  durant la guerre de 1870

    Nous aussi, nous serons très honorés d'écouter le récit de ses recherches et nous sommes impatients de connaître toutes ses découvertes sur l'histoire de notre pays.

    A noter que la Ville de Châtillon sur Seine prépare, du 13 au 21  novembre 2021, une exposition sur la guerre de 1870, cette "guerre oubliée" dont peu de personnes se souviennent (car ce fut une défaite pour la France et l'épisode de la Commune l'occulta un peu)  et pourtant elle fut bien sanglante....

    Notre ville en paya le prix fort : en effet le Maire de l'époque Achille Maître fut fait prisonnier et l’Etat Major Allemand exigea de la ville une amende énorme d' UN MILLION de francs-or  !

     Un autre livre, écrit par un autre soldat qui participa à la guerre de 1870, a été publié en 1901, il comporte de belles illustrations, et le texte est imprimé en écriture gothique (que je trouve très belle !)

    Rainer Bendick, historien allemand, a fait des recherches sur la campagne militaire en France, d'un jeune soldat  durant la guerre de 1870

    Rainer Bendick, historien allemand, a fait des recherches sur la campagne militaire en France, d'un jeune soldat  durant la guerre de 1870

    Rainer Bendick, historien allemand, a fait des recherches sur la campagne militaire en France, d'un jeune soldat  durant la guerre de 1870

    Rainer Bendick, historien allemand, a fait des recherches sur la campagne militaire en France, d'un jeune soldat  durant la guerre de 1870

    Rainer Bendick, historien allemand, a fait des recherches sur la campagne militaire en France, d'un jeune soldat  durant la guerre de 1870

    Rainer Bendick, historien allemand, a fait des recherches sur la campagne militaire en France, d'un jeune soldat  durant la guerre de 1870


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  • Dominique Masson nous offre aujourd'hui un superbe conte écrit par un écrivain, un peu oublié aujourd'hui, écrivain qui ravit ma jeunesse, André Theuriet.

    Ce conte qui se passe à Recey sur Ource, s'inscrit admirablement dans la série de notules que Dominique Masson a consacré à la guerre de 1870 dans notre région. Merci à lui pour cette découverte .

    Notule d’histoire :

    « Sœur Odile », un conte d’André Theuriet sur la guerre de 1870-1871

     André Theuriet, poète, romancier et auteur dramatique, académicien français, est né d’un père bourguignon et d’une mère lorraine.

    Bien que né à Marly-le-Roi(Yvelines) en 1833, il fera ses études à Bar-le-Duc et, bachelier en droit, il sera employé quelques temps comme receveur de canton, à Auberive (Haute-Marne), de 1856 à 1858.

    Maire de Bourg-la-Reine en 1894, c’est là qu’il décédera en 1907.

    Dans ses romans, André Theuriet est un maître écrivain chanteur des bois, des fleurs et des doux sentiments (selon Nestor Urechia, auteur roumain), mais en laissant une grande part à l’autobiographie.          

    Dans son livre Contes forestiers-Tentation, paru en 1894, André Theuriet narre, dans la nouvelle intitulée « Sœur Odile », une aventure survenue à Recey-sur-Ource, qui paraît avoir un grand fond de vérité.

    "Sœur Odile", un conte d'André Theuriet sur la guerre de 1870-1871, un notule de Dominique Masson

    « Un soir, à la mi-octobre, nous nous en revenions, le garde-général Martelot et moi, par la forêt de Charbonnière.

    Martelot, grand, et svelte comme un baliveau, moustaches et barbiche rousses, le nez au vent, le képi sur l’oreille, fumait taciturnement sa pipe en suivant une sente étroite en plein taillis.

    Je lui emboîtais le pas en prêtant l’oreille aux confuses rumeurs qui égaient les bois, à cette saison où la population des villages voisins vient ramasser la faîne.

    Tantôt c’étaient de longs appels de voix féminines, tantôt un fracas de branches gaulées, puis le crépitement des faînes pleuvant dru comme grêle sur les draps étendus au pied des hêtres.

    Ce bruit léger, ailé, incessant, s’harmonisait doucement avec la tombée du jour, avec la brume d’automne qui voilait d’une fumée bleuâtre la fuite des tranchées à demi effeuillées.

    Au moment où nous débouchions au carrefour de la Belle-Etoile, nous eûmes en rencontre deux sœurs de la Doctrine qui, elles aussi, avaient été récolter la faîne et qui s’en revenaient portant alternativement un bissac gonflé de ces brunes graines triangulaires dont on fait une huile excellente.

    À ma grande surprise, Martelot, qui est peu communicatif, s’arrêta pour saluer les deux religieuses et pour échanger quelques mots avec elles.

    Quand il me rejoignit, les deux cornettes blanches et noires se noyaient déjà dans la brumeuse obscurité d’une allée.

    Martelot ralluma sa pipe éteinte, puis me dit avec des pauses entre chaque bouffée :

    Je ne suis pas un mangeur de messes, mais j’ai une sérieuse estime pour ces bonnes sœurs et je ne manque jamais de les saluer, en souvenir d’une de leurs compagnes qui m’a donné le plus bel exemple de dévouement et de force de caractère ! …

    Une singulière aventure… quand j’y repense, j’en ai encore comme une chair de poule intérieure.

    C’est arrivé non loin d’ici, pendant la guerre avec la Prusse.

    Je demeurais alors à Fontaine-Française, chez mes parents, et je faisais partie des mobilisés de la Côte-d’Or.

    Le 21 janvier 1871, Manteuffel, préparant sa jonction avec de Werder, avait lancé sur Dijon les troupes du général Kessler.

    Pendant le combat qui eut lieu à un kilomètre de l’octroi, je fus enveloppé dans un coup de filet et fait prisonnier avec une cinquantaine de mobiles de l’Yonne.

    On nous dirigea d’abord sur Messigny où l’un des régiments de Kessler était cantonné et où nous passâmes la nuit à grelotter dans une prairie piétinée par les chevaux.

    Ceux qui avaient conservé peu ou prou de leur boule de son cassaient une croûte pour tuer le temps ; les autres se serraient le ventre.

    Au petit jour, vint l’ordre de filer sur Châtillon, sous l’escorte d’une trentaine de soldats de la landwehr et de deux sous-officiers.

    Ces Westphaliens à barbe blonde, fusils chargés, baïonnette au canon, marchaient en serre-file de chaque côté de la route boueuse, au milieu de laquelle nous pataugions, ahuris, transis, lamentables, pareils à un troupeau qu’on mène à l’abattoir.

    Quand un traînard faisait mine de rester en arrière, un coup de crosse dans les reins le forçait de rentrer dans le rang.

    Les Westphaliens s’amusaient de nos figures épeurées et, de temps en temps, avec un rire épais, nous criaient : « capout, Franzosen, capout ! ... » ce qui ne contribuait pas à nous remettre d’aplomb.

    Quelques-uns affectaient une hypocrite compassion, et quand on apercevait dans les champs une ferme incendiée, ils secouaient patelinement la tête en murmurant : « La guerre…ah ! malheur ! ».

    Parfois, la route s’encaissait dans les lisières de bois où les chênes avaient encore conservé leurs feuilles séchées.

    Alors les deux files de l’escorte nous serraient de plus près ; les hommes, craignant quelque embuscade de francs-tireurs, jetaient à droite et à gauche des regards farouchement inquiets et, avec des jurons allemands, nous ordonnaient de presser le pas.

    Un vent du nord-ouest poussait au-dessus de nous des échevèlements de nuages gris et, de temps à autre, des flocons de neige nous frôlaient la joue.

    Du milieu des champs nus, des corbeaux s’envolaient avec un bref croassement, tournoyaient lentement dans l’air, puis allaient s’abattre cent mètres plus loin.

    Ces lugubres vols d’oiseaux, ce ciel plein de neige contribuaient à accroître notre anxieux malaise.

    Les villages que nous traversions semblaient déserts ; à peine, derrière un rideau timidement soulevé, entrevoyions-nous, çà et là, un visage qui se collait aux vitres, puis disparaissait à la vue des uniformes allemands.

    Après trois heures de marche, on fit halte à Recey et on nous parqua sur la place du bourg, en face de la mairie et de la maison d’école.

    Quelques paysans, des femmes surtout, s’attroupaient derrière le cordon des sentinelles et nous envoyaient silencieusement des regards mouillés de pitié ; les plus hardies essayaient de nous parler, mais les Westphaliens les repoussaient rudement.

    Toute communication avec les gens du pays était sévèrement défendue ; bien que nous fussions quasi morts de faim, on interdisait à l’habitant de nous offrir un verre de vin ou un morceau de pain.

    Une exception, cependant, était faite en faveur des religieuses.

    Celles-ci pouvaient seules transmettre aux prisonniers de guerre les secours envoyés par quelques âmes charitables.

    Les sœurs de l’école de Recey ne manquèrent pas de profiter de la permission ; sitôt qu’elles furent averties de notre passage, elles arrivèrent sur la place, pliant sous le poids de lourds paniers de provisions.

    Elles étaient deux et portaient le costume des sœurs de la Doctrine chrétienne : la cornette pointue, blanche sous la coiffe noire ; la large guimpe empesée couvrant carrément la poitrine ; la robe noire aux manches et à la jupe très ample.

    La plus jeune, qui paraissait la supérieure et que sa compagne appelait respectueusement « ma sœur Odile », avait le teint blanc comme sa cornette, les traits fins, les yeux bruns voilés de longs cils et modestement baissés.

    Sa figure énergique et douce, intelligente avec je ne sais quoi de chastement ingénu, donnait l’impression d’une délicate fleur sauvage. 

    Une fois au milieu de nous, les deux religieuses menèrent lestement leur distribution, ménageant leurs paroles, mais nullement leur bon vouloir.

    Bientôt notre misérable troupe eut de quoi apaiser sa faim : pain frais et viande froide, et les quarts se tendirent à la ronde vers les bouteilles de vin clairet que débouchait la plus âgée des sœurs.

    A l’exception des sentinelles préposées à notre garde, le reste de la troupe s’était égaillé sur la place et la surveillance se relâchait.

    Les sous-officiers étaient entrés à l’auberge ; quelques soldats baguenaudaient devant la vitrine de l’horloger et guignaient avec convoitise les montres de l’étalage ; d’autres, se bousculant autour d’un barillet d’eau-de-vie de marc, s’administraient de copieuses lampées de schnapps.

    De notre côté, nous mastiquions ferme et nous jouions tous des mâchoires.

    Un seul semblait manquer d’appétit : un petit moblot[i] maigre et pâle qui flottait dans sa capote grise.

    Il n’avait pas touché à son pain et paraissait vanné de fatigue ; les traits tirés, l’œil fiévreux et comme égaré, il regardait alternativement les sentinelles aux baïonnettes luisantes et sœur Odile vidant son panier de provisions.

    Tout à coup, tandis que les sentinelles tournaient le dos, invinciblement hypnotisés par le robinet du barillet d’eau-de-vie, je vis le petit moblot, preste comme un verderet (un lézard), ramper vers la sœur Odile, soulever l’ample jupe noire et y disparaître.

    Ça ne dura pas le temps de dire : « Ouf ! » et personne ne s’en aperçut, sauf quelques camarades que l’ébahissement tint cois et bouche bée.

    J’étais moi-même abasourdi. Je pensais avec un violent battement de cœur : « Le malheureux !... La sœur va crier et les Prussiens le fusilleront…

    Ils ne plaisantent pas sur la discipline et la décence et ils ne pardonneront pas à ce gamin d’avoir cherché à leur échapper en prenant pour cachette les jupes d’une religieuse… ».

    Je m’attendais à quelque terrible esclandre et involontairement je fermai les yeux.

    N’entendant rien, je les ouvris presque aussitôt et je regardai sœur Odile.

    Elle n’avait pas bougé, seulement une légère rougeur rosait ses joues pâles.

    Ses yeux baissés ne laissaient rien transparaître de ce qui se passait dans son âme.

    Mais l’immobilité de son visage contrastait avec la nerveuse précipitation avec laquelle elle fouillait le fond de son panier vide et je vis que sa guimpe était agitée par un tremblement intérieur.

    Avec un mélange de stupeur et d’admiration, je contemplai la pauvre fille.

    Je songeais, à part moi, que si maigre que fût le petit moblot, et si ample que fut la jupe de la religieuse, il n’y avait pas beaucoup de place sous cette robe à plis droits, et que, pour se maintenir dans sa cachette, le jeune homme avait dû entourer de ses bras les jambes de sœur Odile.

    Je me représentais le cruel trouble que cet étroit contact masculin devait jeter dans le cœur de cette vierge ; les affres et les pieuses révoltes de la femme et de la nonne pendant cette violation de ce qu’il y avait en elle d’intime pudeur.

    Une femme du monde aurait poussé les hauts cris ou aurait cru devoir se trouver mal.

    La sœur restait impassible, se disant sans doute qu’il s’agissait de sauver une vie humaine et imposant héroïquement silence aux effrois de son sexe, aux scrupules de sa foi religieuse.

    Il me semble la voir encore au milieu de la place boueuse-pâle, les paupières voilées, profilant sa chaste silhouette noire sur la devanture verte de la boutique d’horlogerie.

    Ma parole ! les camarades et moi, nous étions confondus de saisissement et de respect devant cette merveilleuse force d’âme.

    « Vorwaerts ! »(en avant) cria le Feldwebel qui sortait de l’auberge.

    Il y eut un cliquetis d’armes, les files se reformèrent et vivement on se remit en marche, car on était en retard.

    Au bout de la rue, je me retournai du côté de la place.

    La sœur Odile n’avait pas osé bouger, abritant encore sous sa robe le petit moblot qui lui dut la liberté et la vie.

    Quand le dernier prussien eut disparu au tournant de la rue, elle conduisit en rougissant son protégé chez un paysan qui lui prêta des vêtements civils, et il put regagner Dijon par les bois…

    Depuis ce temps-là, j’ai ces braves cornettes blanches en vénération, et je suis d’avis qu’au point de vue du dévouement et de l’énergie morale, ces béguines-là nous sont fichtrement supérieures… »

    [i] Le moblot, mot dérivé de mobile, était le surnom que la population française, en 1870, donna spontanément aux gardes mobiles, incorporés dans la Garde nationale

    "Sœur Odile", un conte d'André Theuriet sur la guerre de 1870-1871, un notule de Dominique Masson

    Lors d'une visite dans le village d'Auberive, pour visiter sa superbe abbaye, j'ai remarqué cette stèle et quelle ne fut pas ma surprise de voir qu'elle honorait un écrivain que j'avais beaucoup lu autrefois, André Theuriet.

    André Theuriet , que je préfère de loin à George Sand et sa "petite fadette", est un écrivain qui chante les terroirs, les forêts, les petites villes bourgeoises  avec énormément de sensibilité.

    Comme le rappelle Dominique Masson, en préface du conte "Sœur Odile", André Theuriet fut Receveur du Canton à Auberive.

    J'avais photographié cette stèle sans penser qu'elle me servirait un jour, eh bien ce temps est arrivé  et je suis bien heureuse que cet écrivain,  au style admirable, sorte d'un oubli qu'il ne méritait pas....

    "Sœur Odile", un conte d'André Theuriet sur la guerre de 1870-1871, un notule de Dominique Masson


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