• La restitution du Bacchus au Musée du Pays Châtillonnais

    La restitution de la statue de Bacchus enfant au musée du Pays Châtillonnais

    Une récupération hors du commun

     Arthur Brand, Néerlandais, est le fondateur d’Artiaz, société indépendante de recherche et de conseil dans le domaine de l'art et des antiquités, monde complexe et souvent opaque, dont les missions que lui confie des clients le conduisent, notamment, à traquer des œuvres d’art volées.

    On le surnomme "L'Indiana Jones du monde de l'Art"

    https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2019/04/08/un-hollandais-volant-au-secours-des-uvres-volees_5447292_4500055.html

    Dans le courant de l’année 2019, Arthur Brand découvre, entre les mains d’un homme, une très belle statue antique en bronze figurant Bacchus sous les traits d’un enfant potelé.

    La restitution du Bacchus au Musée du Pays Châtillonnais

    (Photo AFP John Thys)

    La très grande qualité de la statue interroge Arthur Brand qui s’empresse de faire vérifier sa présence par la police néerlandaise dans PSYCHÉ, la base de données des œuvres d’art volées d'Interpol.

    La statue n’y figure pas…

    Et pour cause, malgré un dépôt de plainte et une enquête de gendarmerie en 1973, ce vol n'avait fait l’objet d’aucun signalement particulier et n'était donc pas dans les bases de données de l'Office central de lutte contre le trafic des biens culturels - OCBC (Treima II) et de la gendarmerie nationale (TAJ) qui sont reversées ensuite dans la base de données PSYCHÉ d'Interpol.

    Intrigué et surtout convaincu que cette pièce était d’origine archéologique, Arthur Brand ne lâche pas.

    Il entame des recherches sur Internet et finit par découvrir une information essentielle, un article publié en 1927 de B. Van De Velde intitulé Le Bacchus de Reims et celui de Vertault publié dans le Bulletin de la Société archéologique du Châtillonnais de mars 1927.

    Il partage l’information avec le chef du Art Crime Unit, département spécialisé de la police néerlandaise qui s’empresse de contacter son homologue français, chef adjoint de l’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels (OCBC).

    La question est alors de savoir si la pièce de collection mentionnée dans l’article de 1927 est toujours au musée de Châtillon-sur-Seine et si elle est unique.

    C’est ainsi que le 6 décembre 2019, en début de soirée, sonne le téléphone de la nouvelle directrice du musée du Pays Châtillonnais – Trésor de Vix, Catherine Monnet, conservatrice en chef.

    Au bout du fil, un commandant de police, chef adjoint de l’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels (OCBC). Après les présentations d’usage s’ensuit un dialogue à peu près semblable à cela :
    ⦁    Les collections du musée comportent une statue de Bacchus enfant, est-elle toujours bien là ?
    ⦁    Ah non, c’est une copie en plâtre qui est exposée, car l’original a été volé voilà plusieurs décennies. Vous l’avez retrouvée ?
    ⦁    Vous avez le dépôt de plainte ?
    ⦁    Je ne peux pas vous répondre d’emblée, je dois chercher.
    ⦁    Elle était inscrite à l’inventaire ?
    ⦁    Certainement, oui, je vais vérifier.
    ⦁    Vous avez des photos ?
    ⦁    Je ne sais pas, il n’y a pas de dossier d’œuvre ici. Je vais chercher. Je peux en savoir plus ?
    ⦁    Non, pas pour l’instant. C’est très urgent. Savez-vous s’il a pu en exister plusieurs exemplaires identiques ?
    ⦁    Non, dans ce type de production, chaque pièce est unique, ou à tout le moins, certains détails sont uniques comme les reparures.
    ⦁    Très bien. On a peut-être une chance de la récupérer, mais elle n’est pas enregistrée dans la base de données des œuvres d’art volées d'Interpol. Il y a vraiment urgence. Ce genre d’affaires est toujours très délicates, très complexe, surtout plusieurs années après le vol. Dès que vous avez des éléments, vous nous les transmettez par mail.
    ⦁    Je ne peux rien savoir du tout ?
    ⦁    Non. Il va falloir patienter. La plus grande prudence est de mise dans ce genre d’affaires.

    L’enthousiasme né de ces nouvelles de l’œuvre est refroidi, mais tout ce qu’il est possible de faire doit être entrepris pour qu’elle revienne au musée.

    Faute de documentation immédiatement accessible, Catherine Monnet, en poste depuis avril 2019, prend l’attache du conservateur du musée, Jean-Louis Coudrot, parti à la retraite en 2012 pour lui demander s’il dispose d’informations et notamment l’année du vol.

    Réponse : C’était dans les années 70, peut-être 75 ?

    Une première piste…

    Qui dit vol, dit dépôt de plainte et peut-être enquête.

    Le contact avec la gendarmerie de Châtillon-sur-Seine reste vain, car l’histoire étant très ancienne, il faut contacter les archives de la gendarmerie nationale, au Blanc (36) pour espérer remettre la main sur la plainte.

    Contact avec le service des archives de la gendarmerie.

    Il faut disposer non seulement de l’année du vol, mais de la date précise et du nom du plaignant.

    Qui avait déposé plainte ?

    René Joffroy, conservateur bénévole du musée, exerçait ses fonctions de conservateur du musée des antiquités nationales à Saint-Germain-en-Laye, il y avait peu de chance que ce soit lui, par contre sur place, c’était René Paris qui faisait office de conservateur. On tente René Paris.


    Et la date précise ?

    Des articles de journaux avaient bien dû relater ce cambriolage.

    Allo, le Bien Public, je recherche un ou des articles susceptibles de relater un cambriolage au musée de Châtillon-sur-Seine vers 1975.

     Dans la journée, est reçu un article précisant la date du vol, la nuit du 18 au 19 décembre 1973.

    La restitution du Bacchus au Musée du Pays Châtillonnais

    La restitution du Bacchus au Musée du Pays Châtillonnais

    En parallèle, d’anciens courriers faisant référence à ce vol sont exhumés des archives du musée, notamment le rapport de René Joffroy au directeur des musées de France.

    La poursuite des recherches dans l’accumulation non classée de la documentation du musée permet de retrouver une ancienne demande adressée au procureur de Dijon et une autre auprès des Archives de la gendarmerie par Nadine Berthelier, première conservatrice non bénévole du musée, en 1992, afin de transmettre le dossier à l’OCBC… ce qu’elle n’eut pas le temps de faire avant sa mutation et qui fut oublié par la suite.

    Enfin, la copie du procès-verbal de l’enquête préliminaire de la gendarmerie est retrouvée.

    Le vol avait eu lieu dans la nuit du 18 au 19 décembre 1973.

    Une enquête sur place, particulièrement poussée, avait alors été conduite.

    Il reste à s’assurer que la pièce localisée est bien la statue de Bacchus inscrite à l’inventaire du musée.

    Différentes photographies anciennes sont conservées, dont des négatifs sur plaque de verre de bonne qualité :

    La restitution du Bacchus au Musée du Pays Châtillonnais

    et une copie qualitative en plâtre est exposée en salle.

    La restitution du Bacchus au Musée du Pays Châtillonnais

    Les différents documents sont transmis au fur et à mesure à la personne référente de l’OCBC qui les transfèrent à son homologue néerlandais.

    L’ensemble de la documentation réuni ne laisse aucun doute.

    La statue localisée par Arthur Brand est bien celle qui avait été volée en 1973 au musée de Châtillon-sur-Seine.

    Pour une ultime vérification, Arthur Brand en a transmis des photos à la police néerlandaise qui les a transmises à Catherine Monnet par l’intermédiaire de l’OCBC.

    Les photos ne laissent pas vraiment de doute.

    La sculpture est identique, mais il peut s’agir d’un exemplaire d’un modèle répliqué plusieurs fois.

    Il faut approfondir la comparaison.

    Par chance, la méthode de moulage dans la technique de la fonte à la cire perdue laisse des défauts uniques sur les pièces.

    Ces imperfections font l’objet d’une reprise par le bronzier, qui insère des plaquettes de reparure rectangulaires permettant de masquer les défauts d’aspect résultant de la coulée, de l’extraction des clous distanciateurs ou du travail de soudure.

    L’emplacement et la taille des diverses plaquettes de reparure sont strictement identiques.

    La statue localisée par Arthur Brand est bien celle qui avait été volée au musée en 1973.

    Sachant qu’en France les objets d'art peuvent être revendiqués par le propriétaire dépossédé dans les limites de la prescription acquisitive de droit commun et que les conditions de la récupération par le propriétaire dépossédé sont fonction de la bonne ou mauvaise foi du dernier détenteur, la police néerlandaise s’attache aussitôt à vérifier la manière dont le détenteur de l’époque est entré en possession de l’œuvre.

    L’enquête prouve la bonne foi du détenteur…

    Une transaction financière amiable

    Les polices néerlandaise et française, dans le cadre de leur action judiciaire, se sont attachées à conduire toutes les vérifications nécessaires afin, éventuellement, de relever une infraction et d'agir ensuite en conséquence, mais l'action pénale est alors prescrite sur le territoire français et les conditions de poursuites du recel à l'étranger ne sont pas réunies.

    Le bien est entre les mains d'un détenteur étranger dont il est démontré la bonne foi et la police néerlandaise ne relève aucune infraction à son niveau.

    Il appartient donc à la Communauté de Communes du Pays châtillonnais de faire le point sur la meilleure option pour récupérer ce bien, si cela est possible :

    action civile sur le territoire où se trouve le bien, déclenchement de l'Autorité centrale, ou négociation à l'amiable avec le détenteur, assortie d’une éventuelle option d’indemnisation.

    Dès lors que le détenteur de l’œuvre ignore qu’il s’agit d’une œuvre volée et qu’il peut prouver qu’il en a fait l’acquisition légalement, il est déclaré détenteur de bonne foi par la police.

    Une revendication de l’œuvre par les voies judiciaires, hormis d’être très couteuse, n’a aucune chance d’aboutir.

    La solution la moins onéreuse et la plus pragmatique alors pour récupérer l’œuvre est une négociation à l'amiable avec, à la clé, un dédommagement financier.

    Évidemment, verser une indemnité financière pour une œuvre dont on est le légitime propriétaire est peu satisfaisant, mais le détenteur est tout autant propriétaire légitime de l’œuvre que le musée.

    Sur le marché de l’art, cette statue peut se négocier plusieurs millions d’euros, toutefois, dès qu’il a pu être prouvé au détenteur étranger que cette œuvre avait été volée et qu’elle est désormais dans la base de données d’Interpole, le détenteur ne souhaite plus la conserver.

    En guise de dédommagement, une somme particulièrement faible au regard du prix que la vente de l’œuvre sur le marché aurait pu lui rapporter lui a été versée.

    L’indemnité a été prise en charge par la communauté de communes du Pays Châtillonnais et par des mécènes, deux collectionneurs d'art britanniques, Brett et Aaron Hammond.

    Voici la photo de la remise du Bacchus enfant à Catherine Monnet :

    La restitution du Bacchus au Musée du Pays Châtillonnais

    (Photo AFP John Thys)

    Et après ?

    Exposition en salle : la statue va se substituer à sa copie en plâtre dans les salles d’exposition permanente du musée dans les plus brefs délais.

    Elle sera exposée de façon à ce que les visiteurs puissent tourner autour pour en apprécier la qualité, quel que soit le point de vue.
    La mise en place d’un soclage adapté

    Le poids de la pièce conjugué à l’équilibre général de la statue nécessite un soclage particulier qui a été réalisé par un agent des services techniques de la ville de Châtillon-sur-Seine.

    Bichonnage, une restauration très ponctuelle

    La pièce n’a jamais fait l’objet d’une restauration.

    Son état de conservation est excellent, mais des restes de terre et un léger empoussièrement nécessite un « bichonnage », à savoir une opération de restauration très ponctuelle limitée à des fins esthétiques, permettant de remettre à peu de frais, l’œuvre en bon état de présentation.

    Une étude approfondie ?

    La détermination des techniques de fabrication nécessiterait une batterie de techniques d’examen et d’analyse : radiographies X, analyses élémentaires de prélèvements pour une détermination précise de la composition des alliages et du spectre d’impuretés du métal, coupe métallographique pour préciser les techniques de réparation, examen endoscopique, des analyses de surface par courants de Foucault et par spectroscopie de fluorescence X55 par exemple.

    La radiographie X et les examens préliminaires devraient permettre de déterminer le plan de coulée de la statue et de repérer les principales réparures (nombre de pièces coulées (coulées primaires), les zones de soudage par fusion au bronze liquide pour assembler ces pièces par coulée secondaire, l’emplacement et la nature des principaux défauts de fonderie et la façon de les corriger (plaquettes, coulées secondaires…).

    Des prélèvements par microforage pourraient être effectués en fonction d’observations préalables, afin de comparer la composition élémentaire des métaux utilisés pour les coulées primaires, pour les soudures et pour les réparations.

    D’autres examens et analyses (endoscopie, analyses de surface) permettraient peut-être de préciser le procédé de fonte à la cire perdue utilisé, les modalités d’assemblage, l’emplacement et la forme des clous distanciateurs, les matériaux utilisés pour le décor incrusté des yeux et des lèvres par exemple.

    Merci à Madame Monnet de m'avoir remis un dossier de presse très fourni, dont je me suis servie pour rédiger les articles sur le Bacchus retrouvé.


  • Commentaires

    2
    G j
    Vendredi 18 Mars à 15:03

    bacchus a eu beaucoup de chance.

    La chance et le destin l'on ramener dans son chatillonnais.

    Merci a Mr Brand sa perspicacité, son honnêteté,  son savoir on  rendu  un grand service à notre musée 

    Ps: peut-être retrouverons nous un jour la statue en pierre de saint Antoine volée dans sa niche déposée  sur le mur restant du démantèlement de la porte St Antoine (1828) entrée nord de Chaumont les Chatillons     (volée dans les années 1960-70) 

    une photo récente (jointe) d'une statue y ressemble à si méprendre

    1
    auxoise
    Jeudi 17 Mars à 10:53

    superbe article et surtout superbes retrouvailles avec le musée!

    merci

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