• Victorine de Chastenay

    Lundi 21 mars , Jenry Camus nous a présenté une passionnante conférence sur Victorine de Chastenay-Lanty.

    Victorine de Chastenay

    Victorine, c'est son amour secret, celle qu'il espère toujours apercevoir de sa fenêtre , se promenant dans la cour de son château d'Essarois..Hélas, Victorine, née sous Louis XV nous a quittés sous le second Empire .

    Victorine de Chastenay

    Sa vie fut bien remplie, elle côtoya tous les grands personnages de son temps, ce fut une femme de lettres remarquable.

    C'est donc sa vie que nous conta Jenry.

     Jenry Camus, outre les très belles projections qu'il a réalisées (dont je ne montrerai qu'une infime partie), a émaillé sa conférence de citations de Victorine de Chastenay : des réflexions sur sa vie, des descriptions de grands  personnages de son époque, et la relation des  événements historiques qu'elle put observer durant sa longue vie..elle qui vécut de Louis XV à Napoléon III !

    Victorine de Chastenay

    Voilà le château d'Essarois où naquit Victorine de Chastenay...la légende dit que sa balançoire d'enfant était accrochée à cette grosse branche, pieusement jamais  élaguée de l'arbre,  qui étend ses branches dans la cour du château...

    Victorine de Chastenay

    Victorine de Chastenay

    Le premier personnage de la lignée des Chastenay-Lanty fut Jean (1190), puis on trouve un Joachim (1598) gouverneur de Châtillon sur Seine.

    Le père de Victorine fut Erard, que l'on voit peint, lisant  dans un salon du château d'Essarois.

    Victorine de Chastenay

    Victorine de Chastenay

     La mère de Victorine était  normande,elle se nommait  Catherine-Louise  d'Herbouville.Victorine eut un frère qui mourut sans descendance : Henri-Louis de Chastenay-Lanty.

    Victorine de Chastenay

    Victorine était une ravissante jeune-fille...

    Victorine de Chastenay

    Victorine de Chastenay

    Elle reçut la meilleure éducation que l'on pouvait donner aux jeunes filles nobles de son époque, ses professeurs étaient célèbres : Madame de Genlis éleva le futur Louis Philippe, Nicolas Sejean était un organiste parisien très célèbre..

    Victorine de Chastenay

    Victorine, à 9 ans, lisait Pétrarque et l'histoire d'Angleterre, elle apprit le latin,l'Italien,l'Anglais, elle fut formée aux Sciences Naturelles et au dessin (entre autres !)

    Victorine devint Chanoinesse d'Epinal, c'était un titre qui ne donnait pas accès à la prise de voile, pour y accéder il fallait justifier de 200 ans de noblesse du côté paternel et maternel.

    La Révolution dissout  le Chapitre.

    Victorine de Chastenay

    Victorine de Chastenay fut fort courtisée: par Louis Viesse de Marmont , futur Duc de Raguse, par son filleul Jean-Henry Dupotet (voir le chapitre que je lui ai consacré), mais aussi par François-Etienne Kellermann (jugé beaucoup trop vieux), par Jean-Baptiste Eblé et bien d'autres, elle les évinça tous..

    Victorine de Chastenay

    Victorine de Chastenay

     Les années révolutionnaires furent des années noires pour les Chastenay-Lanty : Erard de Chastenay-Lanty, son  père fut enfermé à la Conciergerie à Paris , Victorine et sa mère le furent à l'Auditoire Royal de Châtillon sur Seine (notre actuelle bibliothèque), elle en sortit au bout de 17 jours couverte de vermine..

    Aussitôt libérée (sa mère l'avait été avant elle) elle n'eut de cesse de faire libérer son père, défendu par l'avocat Pierre-François Réal.

    Ci-dessous un portrait  de Victorine réalisé en prison par son frère.

    Victorine de Chastenay

    Pierre-François Réal, l'avocat de son père , qui eut plus tard de hautes fonctions  durant le Directoire, fut son grand amour, mais il était marié et père de deux enfants..

    Victorine de Chastenay

    Elle lui écrivit 240 lettres où elle décrivait les plantes de nos régions.. Pour l'édition de son "Calendrier de Flore", elle ne conserva que les descriptions des plantes et changea le nom de Pierre-François en "Fanny" .

    Victorine de Chastenay

     Victorine, je le disais plus haut, a côtoyé tous les grands personnages de son époque, elle fit la connaissance de Bonaparte (ami, à l'époque de Marmont, on sait ce qu'il en devint plus tard...), lorsqu'elle fut invitée au "Châtelot", la demeure de la famille Marmont à Châtillon sur Seine..Bonaparte se mit à genoux devant elle, mais il ne lui plut pas tant que ça, et plus tard devenu premier Consul et Empereur, elle le détesta.

    Par contre, elle fut très amie avec  l'impératrice Joséphine, pas du tout avec Marie-Louise.

    Elle fréquenta Paul Barras, madame de Staël, Benjamin Constant, Talleyrand, Alexis Boyer (chirurgien de l'Empereur) Jean Nicolas Corvisart, Joseph Fouché,Valentin Haüy, Georges Cuvier, François Arago, Châteaubriand. et bien d'autres....

    Victorine de Chastenay

    Victorine de Chastenay aimait les "Lettres" et avait un beau brin de plume : elle commença par traduire les écrivains anglais :  Oliver Goldsmith (le village abandonné) , puis Ann Radcliffe , écrivain "gothique' (les mystères d'Udolphe).Puis elle rédigea " du génie des peuples anciens...." "de l'Asie"..

    A la fin de sa vie, elle se lança dans l'écriture de ses mémoires, en deux parties : en 1816 des mémoires historiques, en 1817-1818 des mémoires particulières.

    Mais les mémoires particulières et historiques furent "mixées" par l'éditeur Rozerot et rééditées par Tallandier.

    Victorine de Chastenay

    (Les autres oeuvres de Victorine ont été reprises par les Américains et sont rééditées aujourd'hui en Français)

    Victorine de Chastenay

    Elle a ,dans ses mémoires, la plume acérée contre Napoléon III,Lamartine,Victor Hugo,Alexandre Dumas et Châteaubriand...

    Victorine de Chastenay

    La Restauration la déçut,elle revint donc très souvent à Essarois avec ses parents, mais les malheurs s'abattirent sur la famille : son père mourra en 1830, sa mère et son frère suivront.

    Et comble d'infortune , en 1826, elle s'aperçut que sa vue baissait, en 1835 elle ne put plus lire, on l'opéra de la cataracte d'un oeil (imaginez ce que cela devait être à l'époque !), ce fut  pour elle "le désespoir de la nuit".

    Pour écrire elle se servit alors de moyens de fortune : un calque, un poinçon, mais ses derniers écrits seront illisibles..

     Revenue définitivement à Essarois , elle gèra les terres qui lui appartenaient totalement, à présent.

    Ci-dessous, les possessions de la famille de Chastenay-Lanty : Essarois, Beaulieu, Rochefort..

    Victorine de Chastenay

    Victorine de Chastenay

    En 1835 elle s'était intéressée aux fouilles qui avaient mis a jour, à Essarois,  un temple dédié à Apollon, elle fit d'ailleurs faire les fouilles à ses frais.

    Les objets sont visibles au Musée du Pays Châtillonnais-Trésor de Vix à Châtillon sur Seine.

    Victorine de Chastenay

    En 1789, son père avait trouvé un curieux coffret, qui appartint plus tard au Duc de Blacas.

    Ce coffret fut qualifié parfois d'objet ayant appartenu aux Templiers qui vivaient dans la région..En réalité ce coffret devrait plutôt, vu les signes cabalistiques qui le recouvrent , avoir appartenu à un alchimiste.

    Il se trouve actuellement au British Muséum de Londres.Une copie se trouve  au Musée de Châtillon sur Seine.

    Victorine de Chastenay

     Voici un extrait d'une lettre écrite par Victorine, au sujet de ce coffret :

    "Le coffret dont vous vous occupez a été acheté à Dijon, chez un marchand de curiosités, par M. Rollin, changeur à Paris, et a été vendu ensuite par ce dernier à M. le duc de Blacas. Le coffret portait pour toute inscription: "Trouvé dans la terre de la Cave, appartenant à M. le marquis de Chastenay." Vous savez, monsieur, quel est à Essarois le lieu qu’on nomme la Cave : c’est là qu’ont été recueillis les débris de sculpture que vous avez examinés. On peut bien croire qu’à l’édifice païen dont nous avons retrouvé les fragments et constaté la place, ont, après neuf ou dix siècles, succédé des constructions possédées par les Templiers. Voulaine, Bure étaient à eux; ils ont eu à Courban des propriétés. Je trouve dans nos papiers de famille les traces des ventes ou échanges avec les Templiers dans ces diverses contrées. C’est au commencement de 1789 que mon père chargea des ouvriers, employés déjà par les chartreux de Lugny, de quelques travaux à Essarois; c’était à la contrée de la Cave qu’ils devaient trouver les pierres dont ils avaient besoin. J’ai su depuis qu’ils avaient tiré des fouilles qu’ils y avaient faites quelques objets qui parurent sans aucun prix, et sans doute le coffret en aura fait partie. Continuez, monsieur, vos travaux et vos recherches; vous avez certainement une grande page d’histoire à créer."

    Victorine de Chastenay

    (Ci-dessus l'acte notarial de succession)

    Victorine de Chastenay-Lanty finit ses jours à Essarois .

    Elle était nommée la "bonne Dame d'Essarois" , car elle faisait le bien autour d'elle.

    Mais c'est à Châtillon sur Seine qu'elle mourut, en 1855, à l'âge respectable , pour l'époque , de 84 ans..

    Elle légua ses biens à ses cousines, et attribua une rente perpétuelle de 300francs (or !) aux vieillards et aux enfants d'Essarois.

    Elle donna aussi à la Commune d'Essarois  un terrain où se trouve actuellement la Mairie, la Municipalité a d'ailleurs appelé une de ses salles "salle Victorine de Chastenay".

    Elle , et ses parents, sont enterrés dans une petite chapelle de l'église d'Essarois, voici sa plaque funéraire :

    Victorine de Chastenay

    Au dessus de la plaque on peut voir les très belles armes des Chastenay-Lanty :

    D'argent à un coq de sinople,couronné,crêté, becqué, barbé et membré de gueules, ayant la patte droite levée, accompagné de trois roses de même, deux en chef, une en pointe.

    Victorine de Chastenay

    Pour terminer, Jenry m'envoie une chronique qu'il avait écrite pour notre journal local, vous pourrez la lire en cliquant sur le lien :

    Victorine de Chastenay, une chronique de Jenry Camus


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  • La maison à Châtillon sur Seine où elle mourut...

    Elle ne réalisa pas la prophétie de Bernardin de Saint-Pierre, qui avait vu en elle
    un futur grand écrivain.

    Après la publication de De l’Asie, elle rentre dans l’ombre et, de plus en plus souvent, vit en province, à Châtillon ou à Essarois,et ne fait plus que de brefs séjours dans la capitale.
    Elle se consacra à l’entretien et à l’amélioration des propriétés familiales et aux bonnes oeuvres, laissant dans la région le souvenir de son inépuisable charité. C’est au point qu’elle se vit peu à peu oubliée et que certaines notices biographiques la disent décédée peu après le retour des Bourbons.

    C’est qu’elle eut des malheurs, et que les quarante dernières années de sa vie ne lui ménagèrent pas les difficultés. Elle perdit sonpère , sa mère , son frère , demeurant ainsi la dernière de sa famille.

    Pis encore, elle commença à perdre la vue . La musique, la lecture, l’écriture lui furent bientôt interdites. Elle continua pourtant à noircir des centaines de pages, souvent illisibles, quand elles ne sont pas recopiées vaille que vaille par un ami. Elle se décida à subir la pénible opération de la cataracte, qui lui valut de vivre quelques mois dans une obscurité absolue, mais lui permit de recouvrer l’usage d’un oeil. Deux ans plus tard, elle songea à une seconde opération, mais les médecins la lui déconseillèrent, un échec risquant d’affecter l’oeil déjà traité et il lui fallut se résigner à vivre dans un clair-obscur qui dura jusqu’à sa fin.

    En dépit de ces difficultés, elle poursuivit la rédaction de la seconde partie de
    ses mémoires, demeurée inédite, et d’un journal où elle suit jour par jour les
    événements politiques. Vieillissante, elle a perdu les illusions libérales de sa
    jeunesse, redoute maintenant la montée des socialismes. Elle a vu s’effondrer la
    dynastie des Bourbons, puis le règne de Louis-Philippe. La révolution de 1848 la
    remplit d’effroi : elle y voit l’amorce d’une désastreuse anarchie, encouragée par
    des hommes ambitieux dont elle dénonce la trahison ou l’arrivisme. Lamartine qui
    avait salué en vers le sacre de Charles X, lui semble devenu un dangereux
    démagogue. Elle s’indigne du discours où le poète annonce bruyamment
    son virage à gauche et son passage à l’opposition :

    Le mal que produira ce discours n’est pas dans ce qui a été dit, mais en cela qu’il a
    été dit, en cela que M. de Lamartine, le grand poète, le grand homme du siècle,
    l’honnête homme par excellence, s’est vu forcé de déclarer que le patriotisme et les
    lumières n’étaient que dans l’opposition ; que l’empire et la restauration n’avaient
    croulé que faute d’y prendre leurs conseils, et que le régime actuel allait avoir le
    même sort.

    Émule de M. de Lamennais, M. de Lamartine nous montre une démocratie
    croissante comme l’arrêt du destin, comme le programme, comme le devoir de la
    révolution de Juillet. Il nous montre, non comme une menace, mais comme belle,
    une révolution terrible, où toute aristocratie doive être anéantie, où tous les intérêts,
    où toutes les jouissances de la vie sont étouffés. Mais alors, je le demande, où serait
    la liberté ? Car la société n’a d’autres fins que la conservation des intérêts privés de
    ceux qui la composent – l’intérêt général, c’est cette conservation. M. de
    Lamartine n’a pas songé à quel point il avait fait l’apologie du terrorisme.
    L’avenir selon Lamartine, c’est à ses yeux l’avènement d’une utopie totalitaire
    qui épouvante celle qui a vécu la grande Révolution et ses débordements sanglants.

    Hugo, qui lui aussi se mêle de politique, n’est pas mieux traité. Ses oeuvres, son
    théâtre surtout, ont corrompu une jeunesse exaltée. Elle note :

    « M. Victor Hugo aspire ouvertement à la survivance de M. Ledru-Rollin. Il ne
    l’obtiendra pas, car il n’est qu’un acteur qui parle sur des planches. On l’honore du
    titre de poète. On a tort, il n’a point de verve. On a prétendu que Napoléon aurait
    fait de Corneille un ministre. Je crois qu’il eût été surpris de voir combien
    l’élévation du génie, à l’appel de l’imagination, est de l’élévation d’âme, ou de
    pensée, qui doit planer au-dessus de la sphère d’action. […] Je n’approche
    d’aucune manière Corneille de M. Victor Hugo. Le théâtre de M. Victor Hugo
    est, d’un bout à l’autre, détestable. Les moeurs, les goûts, les sentiments, la
    versification même, tout y est perverti, corrompu, faux enfin, et ainsi odieux. Il a
    tout abaissé ; il n’est aujourd’hui qu’un courtisan de la Montagne. »

    On ne s’étonnera donc pas de la voir saluer comme un bienfait l’arrivée de
    Louis-Napoléon Bonaparte à une présidence qui n’était pour lui qu’un marchepied
    vers l’empire. Elle dit à propos de l’élection présidentielle au suffrage universel :

    « On veut Napoléon, parce que ce nom a été grand pour la
    France, et que la France a été grande avec celui qui le portait. Le nom de
    Napoléon était sur les chapeaux. On a même entendu crier vive l’empereur. Les
    campagnes ne veulent point de république. […] Les campagnes n’ont point voté
    contre le général Cavaignac, elles ont voté pour Napoléon et l’empire. »

    Elle le voit comme un rempart contre la montée d’une gauche niveleuse dont elle dit :

    « Je considère les meneurs socialistes comme des traîtres à leur pays. » Puis elle écrit :

    « Que d’événements en si peu de jours ! Mais ne craignons point de le dire, l’ordre social entier était bloqué par le socialisme et la plus désastreuse anarchie. Le complot existait. »

    Elle vivra pourtant assez longtemps pour prévoir que l’empire à son tour ne répondrait pas à ses voeux. Du fond de sa province, elle suit avec anxiété les péripéties de la guerre de Crimée, où l’Angleterre, l’ennemie héréditaire qu’elle déteste, lui paraît avoir entraîné la France.

    Elle lui consacrera les dernière lignes de son journal:


    « On ne peut comprendre une guerre sans but et sans objet. La mer Noire détruit
    nos vaisseaux. Chaque jour, il faut y envoyer des milliers d’hommes. »


    Victorine de Chastenay, qui avait eu son heure de gloire dans les salons du
    Directoire, du Consulat, de l’Empire et de la Restauration, s’éteignit, oubliée, à
    Châtillon sur Seine.

    Elle avait depuis longtemps renoncé à ses rêves de réussite
    sociale et littéraire, se bornant à faire la charité autour d’elle et heureuse d’être
    pour les paysans la bonne dame d’Essarois.

    C’est pourquoi elle souhaitait que l’on grava seulement sur sa tombe : Transiit bene faciendo — elle a passé en faisant le bien.


    [Copyright Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique.

    Auteur que je remercie :Raymond Trousson, Une mémorialiste oubliée : Victorine de Chastenay ]

    Marmont,Carco,Nisard et Cailletet ont donné leurs noms à des Ecoles de la ville de Châtillon...
    Quel dommage que l'on ait pas pensé à cette si charmante Victorine de Chastenay,pour nommer une école Maternelle par exemple...
    Elle aurait pourtant bien mérité cet honneur posthume que je me suis permis de lui rendre,avec l'aide précieuse de Raymond Trousson....


    3 commentaires
  •  

    Une mémorialiste oubliée :Victorine de Chastenay


    «Blanche et assez bien faite, les cheveux bruns, les dents belles, les yeux bleus, le
    regard assez doux, l’expression de la physionomie a fait — plus que les traits — le
    mérite de ma figure. Je crois qu’elle annonce plus de bonté que d’esprit et j’avoue
    que je m’en applaudis.»

    Celle qui se décrit en ces termes, à l’âge de dix-huit ans, se nommait Louise-
    Marie-Victoire de Chastenay, que l’on appela toujours Victorine, née à Essarois

    . Elle était de petite noblesse, mais fort ancienne : on trouve mention
    d’un chevalier Jean de Chastenay et un Chastenay était compagnon de
    saint Louis à Tunis. Famille ancienne, mais assez peu fortunée, quoique
    propriétaire du château et domaine d’Essarois, en Côte d’Or, à une vingtaine de
    kilomètres de Châtillon-sur-Seine, qui comprenait, outre le château et le parc, la
    forge, le moulin, les fermes du village, huit cents hectares de bois et les droits
    seigneuriaux. Le père de Victorine, Érard-Louis-Guy, comte de Chastenay-
    Lanty, inscrit dès sa naissance dans l’ordre de Malte, avait été
    mousquetaire, puis sous-lieutenant au régiment de Bauffremont, et il épousa
    la fille du marquis d’Herbouville, Catherine-Louise, originaire de
    Normandie, qui lui donna deux enfants : Victorine et Henri-Louis, qui
    entra très jeune dans les gardes du corps et fut sous-lieutenant dans la garde
    constitutionnelle de Louis XVI. Officier des chevau-légers de la garde sous Louis
    XVIII, puis maréchal de camp, il prendra part à l’expédition d’Espagne et,
    pair de France sous Louis-Philippe, siégea jusqu’à sa mort, à la Chambre
    haute.

    Comme Mme de Condorcet, Lucile de Chateaubriand ou Mme de Genlis,
    Victorine fut destinée à recueillir la succession d’une abbesse et à bénéficier d’une
    prébende.Preuve faite de huit quartiers de noblesse d’épée, tant
    du côté maternel que paternel, elle fut reçue au chapitre noble d’Épinal, situation
    qui ne lui interdisait pas de se marier et l’autorisait, à quatorze ans, à se faire
    appeler Madame.

    La jeune fille fut moins impressionnée par la réception officielle,
    pourtant solennelle, que par le bal qui suivit :

    « La cérémonie, dit-elle, me fit pleurer parce que maman y pleura ; mais la danse me consola bien vite. J’étais pourle coup l’objet principal et de droit ; j’avais des succès au bal, pour la première foispeut-être, car je n’ai jamais ni très bien, ni très mal dansé. »

    Du reste, sa carrière d’abbesse devait tourner court : l’Assemblée nationale décréta la mise à la disposition de la nation de tous les biens ecclésiastiques et le chapitred’Épinal cessa d’exister.

    Demeurée dans sa famille, Victorine y reçut une instruction très supérieure à
    celle des jeunes filles de son époque : rien ne fut épargné pour faire d’elle une
    jeune femme accomplie et rompue aux usages du monde, mais aussi une
    intellectuelle, et l’on prit soin de la frotter de grammaire, de mathématiques, de
    géométrie, d’algèbre, de sciences physiques et naturelles, de mythologie, de
    géographie, de latin, d’allemand, d’anglais, d’espagnol, d’italien, de musique, sans
    négliger le dessin ni la danse. À dix ans, elle lisait les Hommes illustres de
    Plutarque, l’Histoire d’Angleterre du P. d’Orléans et les Révolutions romaines de
    Vertot et, à dix-huit, se passionnait pour Jean-Jacques et Bernardin de Saint-
    Pierre :

    « Un désert et un mari bien épris me semblaient le comble de la félicité. Je
    lus alors La Chaumière indienne, et je versai bien des larmes. »


    Elle a tôt pris dans les Rêveries du promeneur solitaire la passion de la botanique qui lui inspirera les trois volumes d’un Calendrier de Flore, qu’apprécièrent Mme de Genlis,
    Grétry, l’abbé Delille et l’illustre auteur des Études de la nature, « beau vieillard
    dont les cheveux blancs tombaient en flocons soyeux sur ses larges épaules » et qui
    lui prédit une belle carrière. Bonne musicienne — elle eut pour maître Séjan,
    organiste de Notre-Dame de Paris — Victorine eut aussi la chance d’être l’élève,
    avec son frère, de Mme de Genlis, gouvernante des enfants d’Orléans, dont elle
    suivit les leçons à Bellechasse aux côtés du duc de Chartres, le futur Louis-
    Philippe, et de sa soeur, Mme Adélaïde, du duc de Montpensier et du comte de
    Beaujolais.

    Ce sont des jours heureux dans une famille unie, charitable et très aimée dans
    le pays. On y vit avec une simplicité qui rapproche les aristocrates des bourgeois et
    surtout des paysans et rappelle certains tableaux idylliques de La Nouvelle Héloïse
    et les bergeries de Florian :

    « Mes parents toujours bienfaisants, se livrèrent à leur penchant avec une charité
    tendre, une grâce que rien n’avait encore attristée, avec une prodigalité qui semble la
    fleur du bienfait. Rien n’était plus joli que les bals du dimanche. On dansait depuis
    vêpres, dans une cour sans muraille, bordée de peupliers et de pommiers à cidre. Un
    ménétrier et son fils que l’on appelait Rabâche, s’établissaient sur des tonneaux. On
    venait de tous les villages voisins et les costumes picards, pour les femmes surtout,
    ont réellement de l’élégance. Tous les gens de la maison dansaient et parmi eux se
    trouvaient de beaux danseurs. Mon père, ma mère, nous deux mon frère, tous les
    habitants de la maison, nous dansions tous du meilleur coeur et je parierais que la
    coquetterie trouva moyen de se glisser entre les jolies paysannes et les beaux
    messieurs du château . »

    Ces temps heureux n’avaient plus longtemps à durer. La Révolution était
    proche. M. de Chastenay était noble, mais libéral, lecteur de Rousseau, de
    Voltaire et de Montesquieu, épris de réformes raisonnables. Élu député de son
    bailliage aux États généraux, il est partisan du vote par tête et se rend en mai ,
    accompagné des siens, à la séance d’ouverture à Versailles. « Nous partîmes pour
    Paris, dit Victorine, avec ce sentiment de confiante gaieté qui attend d’heureuses
    nouveautés, mais qui les attend comme le résultat du bien et du mieux connus, et
    ne prévoit que des discussions sereines, comme celles qui précèdent quelquefois
    une transaction de famille. […] Moi, je l’avoue, j’étais dans le délire » .
    Ce n’était pas l’opinion de tout le monde et la mère de Victorine, loin de partager
    celles de son mari, faisait fréquenter à sa fille les milieux les plus réactionnaires où
    elle s’ennuie ferme :

    « Je n’ai rien trouvé de si ennuyeux que ces soirées qu’on me faisait passer au milieu debégueules respectables chez qui je ne trouvais rien pour l’esprit, pour la raison, ou
    pour le coeur. Dans ces maisons, dans quelques autres du même genre, j’étais, à
    cause de mes principes surtout, un objet de pitié haineuse. Je me souviens que
    M. Dubut, créole, et renommé pour son esprit, me dit un jour qu’une femme fille,
    avec des notions d’indépendance, ne pouvait se comparer qu’à un âne sauvage. Voilà
    la galanterie la plus remarquable que j’aie reçue dans ce monde, où maman se croyait
    obligée de me faire paraître à peu près tous les jours "
    .
    Elle ne tarde donc pas à déchanter. La belle unanimité du début dégénère, le
    clergé s’oppose au tiers état, la noblesse se divise, la royauté chancelle. En
    octobre, la marche des Parisiens sur Versailles contraint la famille royale à venir
    résider aux Tuileries et la Révolution prend une tournure inquiétante.
    Comme tant d’autres, les Chastenay sont déçus et terrifiés par les événements. On crutdonc prudent de quitter Paris pour se réfugier près de Rouen, chez la
    soeur de la comtesse de Chastenay, mais en août –septembre, les » massacres de septembre » forcent bientôt la famille à se cacher dans une ancienne abbaye où l’on mène unevie de reclus. La mère, fragile et toujours souffrante, garde le lit, le père, vêtu d’unecarmagnole, va aux nouvelles, le frère et la soeur lisent, dessinent,jouissent du calme de la campagne, non sans redouter à chaque instant l’irruption de la violencerévolutionnaire :

    « Il faut avoir passé par cette inconcevable époque pour soupçonner encore ce qu’on
    pouvait sentir. On ne se faisait point illusion ; nous nous disions, mon frère et moi,
    en parcourant un soir ces délicieux vallons, qu’avant six mois nous aurions tous passé
    sous le fer de la Révolution. Cependant ces fleurs nous charmaient ; nous
    dessinions, nous faisions de la musique, nous lisions des romans ; nous avions des
    moments de plaisir et à de violentes émotions subites succédaient, tous les jours, à
    ces mouvements de joie qui sont presque de l’espérance « .

    En avril 1790, les nobles se trouvant interdits de séjour à Paris et dans les
    villes maritimes, les Chastenay se réfugient à Châtillon, en Bourgogne, pour y
    apprendre que, faute d’un certificat de résidence parvenu dans les délais, le comte
    est inscrit sur la liste des émigrés et qu’il a été dénoncé comme ennemi de la
    Révolution. Avec son fils, il tente de gagner la Suisse par les bois. En représailles,
    Mme de Chastenay, quasi mourante, est internée à l’hôpital, sa fille menée en
    prison. Chastenay, arrêté à son tour, est transféré à la sinistre
    Conciergerie.
    C’est de cette prison que sortiront, pour monter à l’échafaud,Mme de Noailles, sa fille et sa petite-fille, suivies par André Chénier.

    Son père en danger, c’est Victorine, la personnalité forte de la famille, qui se
    démène pour le sauver. Courageusement, elle écrit lettre sur lettre, rencontre tous
    ceux qu’elle croit susceptibles de lui venir en aide, court les bureaux et multiplie les
    suppliques. Ses efforts seraient sans doute demeurés vains si Thermidor
    n’avait désarmé l’impitoyable Fouquier-Tinville.

    Le citoyen Chastenay passa en jugement devant le tribunal révolutionnaire, où son avocat fit valoir le dévouement de sa fille et les témoignages des villageois sur son inépuisable bienfaisance. En septembre, il fut acquitté.

    L’avocat qui avait plaidé sa cause était un ancien conventionnel, Pierre-
    François Réal, procureur au Châtelet à la veille de la Révolution, ancien jacobin
    qui conservera jusque sous l’Empire une réputation excessive de terroriste. Par la
    suite homme de Barras, chargé de l’instruction du complot royaliste de Pichegru,
    soutien de Bonaparte le 18 Brumaire mais toujours éclipsé par Fouché à la
    direction de la police, il n’a pas laissé de trop bons souvenirs. Chargé de
    l’enquête sur la conspiration de Cadoudal, Pichegru et Moreau, on le soupçonna
    d’avoir fait étrangler Pichegru dans sa cellule et, la même année, d’avoir feint un
    profond sommeil pour ne pas obéir à l’ordre qui lui enjoignait de présider à
    l’interrogatoire du duc d’Enghien fusillé à la sauvette dans les fossés de Vincennes.

    Fait comte et doté par l’Empereur, à nouveau préfet de police pendant les Cent-
    Jours, proscrit par Fouché, il s’exilera aux États-Unis, ne revint en France que plus tard
    et y mourut sept ans plus tard.

    Tel était l’homme auprès duquel Victorine avait trouvé appui et dont elle laisse un portrait bien différent, inspiré certes par lareconnaissance, mais sans doute aussi par un sentiment plus vif.

    « je me voyais l’objet d’une passion brûlante ; celui qui l’éprouvait avait auprès
    de moi tous les droits. Réal avait été le défenseur de mon père au tribunal
    révolutionnaire, sauveur de la fortune de mon frère et de celle de toute ma
    nouvelle famille [celle de sa belle-soeur], je lui devais tout, et ma tendre et
    profonde amitié lui rendait tout ce qu’il était permis à mon coeur d’éprouver. » À
    l’en croire — elle demeure très discrète sur ce chapitre — « l’or pur de l’amitié est
    seul resté intact »

    mais elle fut probablement sa maîtresse.

    Hélas, Réal était marié,avait des enfants — Victorine deviendra du reste l’amie de sa fille — et rien n’était possible entre eux. Ils échangèrent une abondante correspondance, détruite, mais quelque chose en subsiste dans Le Calendrier de Flore. Dans cet ouvrage, Victorine écrit à une amie, Fanny, qui dissimule Réal et fait passer sous ce déguisement de tendres propos.

    Au fait, n’avait-elle pas des prétendants ? Si fait, et même plusieurs, mais la
    demoiselle était difficile à placer :

    « J’étais une simple enfant, mais enfant à grands
    principes, je croyais qu’il y allait de la gloire d’une femme accomplie de subjuguer
    toujours et de ne céder jamais. L’un me semblait naturel et l’autre fort aisé »
    .
    Une possibilité s’était offerte avec un voisin des Chastenay, Auguste de Marmont,
    futur maréchal de France et duc de Raguse, mais M. de Chastenay jugea de trop
    petite extraction ce traîneur de sabre ami d’un Bonaparte encore obscur.
    Un autre
    candidat s’était présenté en la personne de M. de Sérent, fils du précepteur desenfants du comte d’Artois, union qui aurait pu valoir à Victorine un poste auprès
    de Mme Élisabeth, soeur de Louis XVI, mais deux obstacles s’élevèrent.
    Le premier,dit-elle, est « une exaltation presque républicaine qui soutint ma raison » et laretint de se lier par une charge ; le second est plus terre à terre, mais sans doute
    plus déterminant : le fiancé exigeait qu’elle apportât quinze mille livres de rentes.

    Puis se présenta M. de Croix, député de la noblesse d’Artois, mais les événements
    révolutionnaires firent bientôt avorter le projet. Vinrent ensuite Fortuné de
    Chabrillan, dont la famille maquignonna, et M. de Souza, ambassadeur de
    Portugal, âgé de soixante-six ans, dont le décès subit la préserva. Un moment,
    Victorine se sentit un penchant pour un tout jeune homme, Auguste de Damas,
    qui, au sortir d’un théâtre où l’on jouait L’Amoureux de quinze ans, lui baisa
    furtivement la main. Hélas, ce charmant garçon, blond et candide, acheva à vingt deuxans sa brève carrière sur l’échafaud. Comme on lui savait des relations dans des milieux influents, on proposa encore à Victorine le vicomte Dauvet, riche
    parti, à condition qu’elle obtînt son retour d’émigration, condition peu romanesque qu’elle déclina. Les deux derniers aspirants sont plus originaux. L’un
    était le fils du trop célèbre marquis de Sade, qui lui demanda sa main au cours
    d’une promenade aux Tuileries.
    Outre qu’elle n’éprouvait rien pour lui, elle ne put s’empêcher aussi

    « de réfléchir sur le risque effrayant de donner jamais le jour au petit-fils de l’homme phénomène qu’il fallut peu après enfermer à Charenton »

    Le dernier de la série fut le maréchal Kellermann, le héros de Valmy, qui l’accabla « de toutes les galanteries allemandes que son âge devait autoriser ». Le héros avait soixante-dix-sept ans. Cela ne retint pas la famille de Victorine de pousser à la roue. Kellermann était riche, bien vu par lerégime. M. de Chastenay souhaitait entrer au Sénat, Mme de Chastenay souhaitait davantage d’aisance, Henri de Chastenay souhaitait obtenir un emploi.

    Victorine fut sur le point d’accepter, pour rendre service aux siens. On disputa beaucoup sur le contrat, les enfants du maréchal se montrant très hostiles à cette union et faisant courir des « calomnies » — sa liaison avec Réal ? — qui dégoûtèrent définitivement leur future belle-mère et l’on en resta là.

    Le regretta-t-elle ? « Ma passion ardente pour mes parents et le besoin de leur tout sacrifier étaient le mobile de toutes mes vues à venir ; l’étude d’ailleurs, dont le goût était en moi sivif, me permettait peu d’égarer ma pensée. »

    Mme de Chastenay mourut vieille fille.

    Il est vrai que l’intellectuelle semble l’avoir emporté chez elle sur la femme
    soucieuse de séduire.

    Elle s’était mise à traduire Pétrarque et les poètes anglais. Cette année-là, elle publia une traduction duVillage abandonné de Goldsmith, que Réal fit imprimer, et surtout une traductiondes Mystères d’Udolphe d’Anne Radcliffe, qui furent réédités six fois
    et Marie-Joseph Chénier la félicita de n’avoir « pas affaibli les sombres beautés »
    du roman. Belle réussite en effet, puisque, révisée, elle servit encore de base à la
    réédition du roman en par Amédée de Bast, reprise Maurice Lévy.

    Puis c’est l’érudite qui se révèle dans les quatre volumes plus ambitieux Du génie des peuples anciens, ou tableau historique et littéraire du développement de l’esprit humain chez les peuples anciens, depuis les premiers temps connus jusqu’au commencement de l’ère chrétienne, vaste compilation dans la ligne de la célèbre Esquisse d’un tableau des progrès de l’esprit humain de Condorcet, au sujet de laquelle Dussault et Suard se montrèrent réservés, jugeant un tel travail au-dessus des forces d’une jeune femme. Suivront encore, une étude sur Les Chevaliers normands en Sicile, puis, De l’Asie, ou considérations religieuses,philosophiques et littéraires sur l’Asie, ouvrage dédié au grand orientaliste Silvestre de Sacy.

    Bas-bleu ? Sans doute un peu, mais qui sut gagner l’estime de savants
    comme Arago, qui lui fit un cours d’astronomie, ou de Cuvier et de Humboldt,
    dont elle suivit les leçons.

    Passé la Révolution et le Directoire, Paris semblait renaître, les fêtes et les
    bals se multipliaient, la vie mondaine reprenait comme si chacun s’empressait
    d’oublier les années sombres. Victorine, bien introduite par Réal, prit sa part de ce
    renouveau et, sous le Consulat et l’Empire, on la vit un peu partout : « Les jeunes
    gens faisaient couper leurs cheveux à la Titus ; les femmes les bouclaient d’après
    les bustes antiques. Une mousseline légère avec un noeud de ruban composait une
    parure exquise, et il n’y avait que de vieilles femmes très maussades qui
    regrettassent la poudre, les poches et les soulier à grands talons » .

    Un homme surtout, qu’elle avait connu en des temps où sa fortune était moins
    brillante, voyait alors monter son étoile.


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  • À la fin de mai 1795, Victorine et les siens reçurent à Châtillon Auguste de
    Marmont, alors officier d’artillerie, accompagné d’un général de vingt-six ans,
    dont elle n’avait jamais entendu le nom, lui-même accompagné de son jeune frère
    Louis, qu’il menait sévèrement et accablait d’algèbre. Mme de Marmont, ne sachant
    que faire de ce Bonaparte « maigre et pâle » qui ne desserrait pas les dents et que
    certains traitaient tout bas d’imbécile, l’avait, en désespoir de cause, amené chez
    ses voisins Chastenay.

    Le premier contact fut tiède. En bonne jeune fille de la maison, Victorine se mit au piano et, pensant plaire à son hôte, chanta en italien :

    « Je lui demandai si je prononçais bien ; il me répondit non, tout simplement. »


    Le lendemain, au dîner, Bonaparte, maussade, ne répond aux convives que par
    monosyllabes.

    Piquée, Victorine l’entreprend et les voilà, entre les deux fenêtres du
    salon, appuyés sur une console de marbre, le général se dégelant peu à peu. Il ne
    lui cacha pas qu’il n’avait « aucune maxime ni aucune foi républicaines » et qu’il ne
    croyait qu’à l’appui de la haute noblesse : « Je crois que Bonaparte eût émigré, si
    l’émigration, en effet, eût offert des chances de succès. » S’il ne se disait pas
    favorable aux terroristes, il ne l’était guère davantage aux thermidoriens. Puis ils
    parlèrent d’Ossian, alors à la mode et que Bonaparte savait par coeur : « Il me
    proposa de m’en apporter le recueil ; il allait à Paris et le retrouverait aisément.

    « J’étais encore jeune et un peu prude ; l’idée de recevoir ce général et d’accepter de
    lui un livre me parut manquer de convenance : je remerciai. J’avoue que depuis, et
    plus d’une fois, j’ai regretté la visite et le livre. »

    Puis ils s’entretinrent encore de Paul et Virginie et de la tragédie. Quand ils en vinrent à parler du bonheur, il lui dit « que pour l’homme il devait consister dans le plus grand développement possible de ses facultés ». Le général désormais apprivoisé, les jours suivants furent amicaux.

    À vrai dire, Napoléon déjà perçait sous Bonaparte. Comme on se
    réjouissait du calme revenu, malgré l’opposition des factions :

    « Bonaparte ne craignit pas de dire que sa façon de voir était très opposée ; en pareil cas il convenait qu’une victoire complète fût à l’un des partis : dix mille par terre, d’un
    côté ou de l’autre, autrement il faudrait toujours recommencer. »

    Entraîné par Junot et Marmont, le général s’abandonna jusqu’à participer à de petits jeux de salon. Grand moment, du moins à la lumière des événements futurs :

    « Par suite d’un gage touché, je vis à genoux devant moi celui qui vit bientôt l’Europe aux siens. »

    On s’en tint là : un courrier rappelait Bonaparte d’urgence à Paris

    Cet homme froid, préoccupé, secret, tranchant, dominateur, avait impressionné Victorine. En décembre 1797, elle manqua l’occasion de le revoir lorsque Talleyrand lui fit parvenir une invitation pour le bal donné en l’honneur du vainqueur d’Italie.

    Hélas, prise de court, elle n’avait « ni robe sortable, ni souliers blancs, ni ajustement convenable ». Le moyen de résister à des raisons si féminines ? Elle n’alla pas au bal. Elle revit pourtant Bonaparte chez Joséphine, à un moment où elle souhaitai tune audience du Premier Consul pour arranger des affaires de famille. On était au salon lorsqu’il entra :

    « Dirai-je qu’il fut surpris, et même un peu embarrassé ? Cela est pourtant
    parfaitement vrai. Il me reconnut, vint à moi, me demanda des nouvelles de maman,
    puis tout à coup si M. de Marmont était toujours aussi amoureux de moi. Je
    répondis, avec assez de fierté, que je ne pensais pas qu’il l’eût jamais été, et que,
    d’ailleurs, il était marié depuis deux ans. Les questions ne portèrent plus que sur mes
    talents de musique, dont Bonaparte me parla avec éloge ; puis il m’engagea à venir
    passer des soirées dans leur intérieur, et me priant de l’excuser, il sortit aussitôt, suivi
    de Mme Bonaparte, qui revint un moment après. On croira ce qu’on voudra croire,
    moi-même je n’y ai rien compris : pendant tout cet entretien, dont le ton un peu
    supérieur ne m’obligeait pas entièrement, cette femme tremblait comme une feuille
    agitée. Il est très sûr qu’elle m’a toujours comblée de politesses, et toujours tenue
    éloignée non d’elle, mais de son époux. Je n’étais pas trop dans le cas de lui inspirer
    de la jalousie, cependant alors j’étais assez brillante. Je connaissais ses beaux-frères,
    qui alors n’épargnaient rien pour éloigner d’elle Bonaparte ; on publiait des écrits de
    plusieurs genres pour le décider au divorce. Que sais-je ce qu’elle pouvait penser,
    puisqu’elle me connaissait si peu ? Quoi qu’il en soit, je terminai l’entretien en la
    priant de demander pour moi une audience ; elle s’en chargea, aussi ne l’ai-je point
    obtenue «

    Elle devait le rencontrer une dernière fois sous l’Empire. Priée à un bal chez Savary, duc de Rovigo, elle le vit entrer avec Marie-Louise, enceinte du Roi de Rome. Napoléon entreprit, d’un pas pressé, de passer en revue les dames alignées sur un rang. Victorine l’ayant entendu se montrer peu amène à l’égard de la duchesse de Brancas, elle eût souhaité échapper à la présentation :

    « L’Empereur me dit aussitôt que sûrement il me connaissait, qu’il se souvenait de
    m’avoir vue. Flattée qu’il m’eût épargné la question toujours un peu rude : « Votre
    nom ? » je m’empressai de l’articuler. « Oui, sans doute, me dit-il, je vous connais, je
    vous ai connue. Je vous ai vue à Châtillon ; vous étiez chanoinesse. Comment se
    porte madame votre mère ? » À ce début obligeant, l’Empereur ajouta : « Vous
    souvenez-vous de cette longue conversation que nous eûmes ensemble à Châtillon ?
    Vous en souvenez-vous, dites-moi ? Il y a seize ans, seize ans en vérité ! Elle fut bien
    longue, cette conversation ; dites-moi, vous en souvenez-vous ? » Il répétait : « Il y a
    seize ans ! » et invoquait mes souvenirs, en paraissant lui-même en rappeler de
    profonds. Je répondais de mon mieux ; ma reconnaissance était vive. Il me dit que
    j’avais fait plusieurs ouvrages marquants ; que, sans les avoir lus, parce que le temps
    lui manquait, il en avait su le mérite, et par conséquent le succès. Il ajouta que j’étais
    une Muse, et me demanda si j’avais cultivé mes beaux talents sur le piano, qu’il
    n’avait pas pu oublier. Après deux ou trois autres phrases, toujours également polies,
    l’Empereur passa à ma voisine ; il lui dit un mot de forme, parcourut rapidement le
    reste du cercle, et ne tarda pas à se retirer «

    Victorine avait retenu l’attention du maître et se vit donc aussitôt entourée de
    courtisans flairant une possible favorite. Elle crut bon, dès le lendemain, de faire
    relier ses ouvrages et de les envoyer à l’Empereur, qui fit placer le Génie des anciens dans sa bibliothèque, Udolphe et le Calendrier de Flore dans celle de l’Impératrice :

    « Il ne me fit pas dire un seul mot, et je ne l’ai jamais revu. »

    Si Mme de Chastenay a dû être flattée du souvenir que Napoléon avait
    conservé d’elle, elle n’a pourtant pas apprécié son régime ni sa poigne impitoyable,
    et son père pas davantage. M. de Chastenay était entré au Corps législatif
    heureux de toucher des appointements, mais il écrit à un ami :

    « Je ne crois pas, mon ami, qu’à aucune époque l’espèce humaine se soit montrée aussi dégradée qu’elle paraît aujourd’hui dans la nation française ;
    imaginez que cette nation que vous pouvez vous rappeler avoir vue, il y a vingt cinq
    ans, montrer tant d’amour pour la liberté, le porter même jusqu’au fanatisme
    et au délire, est depuis neuf ans soumise au despotisme le plus absolu dont le
    pouvoir s’exerce sur lui de la manière la plus rigoureuse qui à peine trouverait son
    exemple dans le Levant. Vous serez porté à croire qu’au moins elle a, dans cet
    espace de temps, tenté quelques efforts pour secouer le joug sous lequel elle gémit,
    vous seriez dans l’erreur, et votre surprise sera sans doute bien grande, quand vous
    saurez que dans ce moment même, elle est armée et combat pour garantir la durée
    d’un régime qu’elle abhorre… »

    Sa fille aussi juge sévèrement le despote et, au fil des Mémoires, son image se dégrade. Le jeune général qui l’avait impressionnée et peut-être séduite fait place sous sa plume à un tyran sacrifiant tout à son ambition insensée et qu’elle finit par traiter de fou dangereux. C’est pourquoi, bien qu’orléaniste, elle applaudira à la Restauration des Bourbons.

    Bonaparte fut certes la rencontre la plus prestigieuse de Victorine, mais elle a
    approché nombre d’autres personnages de la Révolution, du Consulat de l’Empire.
    Barras, par exemple, qui l’invita souvent à ses réceptions où elle rencontrait Tallien
    ou Fréron, mais où elle s’ennuie ferme. :

    « Sa mine était fière, son regard vif, toutson extérieur distingué et réellement imposant. »

    Elle a bien connu Fouché ;

    « grand, maigre, pâle » et « habile à se rallier au vainqueur ». Adroit, surtout, et
    indéchiffrable : « Avec de vrais talents, il avait du charlatanisme. Sa conversation
    avait toujours de l’abandon, toujours de la franchise, en tant que conversation,
    parce qu’il ne se croyait pas obligé de se rappeler toujours ses paroles. ».

    Parmi les dames, elle distingue Mme Tallien, impressionnante par sa beauté et son aisance un peu froide, ou Mme de Staël, qui se plaît à la taquiner :

    « Elle me demandait quelquefois, en riant, et tout haut, si j’avais un amant » .

    Elle la retrouva plus tard flanquée de Schlegel et de Simonde de Sismondi comme d’une paire de sigisbées, et lui dit son admiration pour De l’Allemagne, « indignement mis au pilon ».

    Elle reconnaît que l’illustre opposante à Napoléon « n’a jamais fait une
    méchanceté et que le génie brille dans ses ouvrages », mais aussi qu’il n’était pas
    commode de converser avec elle : « On ne devait guère songer qu’à la faire parler.
    Il y aurait eu plus que de la présomption à entreprendre une discussion avec elle
    devant témoins, et dès qu’un entretien où elle avait part commençait, on eût dit
    qu’on jouait au proverbe, et chacun venait l’écouter »

    . Benjamin Constant, lui, paraissait rarement, « souvent très isolé », affectant « un ton de demi-persiflage, qui masque toutes les opinions » . L’entourage de
    Bonaparte est présent aussi : Lucien, « vif, spirituel, peu mesuré dans ses saillies »,
    Joseph, « doux et gracieux », Bernadotte, « sans beauté, sans un esprit brillant »,
    mais remarquable dans un salon par sa haute taille, ses cheveux noirs, « ses dents
    d’une éclatante blancheur ».

    Elle vit souvent Talleyrand :

    « Je ne sais comment ce politique un jour me dévoila le secret de sa vie ; il fallait toujours, disait-il, se mettre en situation de pouvoir choisir entre deux partis »

    Liée surtout, en raison de la situation de son père, avec des hommes de
    pouvoir, elle fréquente moins les gens de lettres. Elle voit cependant Marie-Joseph
    Chénier, toujours poursuivi du soupçon d’avoir trahi son frère et dont elle n’aimait
    pas le Charles IX aux accents jacobins et elle s’enhardit à lui dire qu’il écrivait mal :

    « Il me crut folle, et il me le dit » .

    Il la condamna à lire son Fénelon et luifit cadeau d’un exemplaire de Charles IX retouché. Victorine a encore retrouvé Mmede Genlis, logée à l’Arsenal, qui lui témoigna toujours beaucoup d’affection etdont elle aimait la conversation enjouée et spirituelle, ou Bernardin de Saint-Pierre, l’admiration de son adolescence, qui la charmait par sa douceur et sa bonhomie.
    Comme elle rêvait d’écrire un opéra, elle se présenta chez Grétry pour
    obtenir ses conseils et le trouva « enfoncé dans un immense fauteuil » et d’humeur
    réservée. Elle comprit qu’on n’attire pas les mouches avec du vinaigre et entreprit
    de le séduire :

    « Je fis fumer l’encens que je m’étais proposée de brûler pour lui. Je
    repris courage, en un mot, par degrés, et il est impossible d’avoir été peu à peu plus
    aimable que ne le fut aussi Grétry »

    . Le vieil abbé Delille, « le Virgile français », flatté de l’intérêt d’une jeune femme, lui récita complaisamment des vers et la pria de se mettre au piano. En revanche, Antoine-Vincent Arnault,thuriféraire de l’Empereur, lui déplut. Pour fêter le retour de Napoléon après Austerlitz, Arnault avait composé à la hâte une incroyable flagornerie
    intitulée Le Retour de Trajan, jamais représentée mais lue dans les salons, et sur
    laquelle il demanda l’avis de Mme de Chastenay :

    « Nous ne pouvions en croire nos oreilles, et je ne m’explique pas encore cette monstrueuse production. […] Je me tirai heureusement d’embarras par une prompte retraite, mais j’eus besoin de rire tout le soir ! »

    . Elle n’a du reste pas grande estime pour une littérature de commande, faite pour plaire au maître :

    « Ce fut pour Bonaparte une fantaisie impossible à satisfaire que celle de créer un siècle littéraire. Toute production devait servir de cadre à l’apothéose d’un nom, à la paraphrase d’une maxime. Il y avait, d’ailleurs, mille sujets interdits même à la pensée . Le jeune Charles Brifaut en sut quelque chose, qui vit, malgré l’avis de Talma, sa tragédie de JaneGrey rejetée sans discussion par l’Empereur, parce que, trancha-t-il, ce sujet « était de ceux qu’on ne devait pas encore produire sur la scène »

    et Raynouard subit le même sort pour ses États de Blois, interdit par Napoléon avec cette sentence :

    « On ne fait pas assassiner le duc de Guise ; on nomme une commission et on le fait pendre. »

    Elle se lia surtout avec le fragile et discret Joseph Joubert, avec qui elle entretint une amicale correspondance et dont la touchaient la bonté et délicatesse:

    « J’ai dit de M. Joubert qu’en lui tout était âme, qui semblait n’avoir rencontré un
    corps que par hasard, en ressortait de tous côtés et ne s’en arrangeait qu’à peu
    près » .

    Jolie formule que Chateaubriand retint et consigna dans ses Mémoires d’Outre-Tombe. Ses rapports avec l’Enchanteur demeurèrent cependant assez tièdes, en dépit de ses avances. Elle l’avait entrevu deux ou trois fois mais ne fit vraiment sa connaissance que chez une dame qui présentaVictorine comme un auteur :


    « Je crois que sur ce mot il me prit en grippe, et moije me promis de garder le silence. »

    Comme il fallait bien tout de même engager la conversation à table, « je hasardai de dire combien René m’avait inspiré d’intérêt.“René, reprit M. de Chateaubriand, c’est un véritable imbécile”. Tout fut fini, et à peine hors de table, l’auteur de René avait fui la maison »

    . Elle le rencontra encore après le pèlerinage de l’écrivain à Jérusalem, se promettant bien, cette fois,de ne pas s’occuper de lui, mais Chateaubriand, de meilleure humeur, consentit à raconter son voyage :

    « Il parlait avec feu, avec simplicité. On reconnaissait en lui une bonhomie charmante, une franche gaieté et, on peut bien le dire, le plusbrillant esprit » .

    Comme elle avait su écouter et se taire, Chateaubriand consentit à la juger aimable et elle le retrouva à plusieurs reprises dans la Vallée au-Loup, en compagnie de Joubert, où il lui montra une bouteille contenant l’eau du Nil et une autre celle du Jourdain et quelques pierres ramassées à Athènes.

    L’Empereur le voulant à l’Institut, Chateaubriand fit les démarches nécessaires et
    raconta à ce sujet à Mme de Chastenay une plaisante anecdote :Lorsqu’il faisait les visites d’usage aux membres de l’Institut qui devaient lui donner leurs voix, par suite d’un ordre supérieur, il était arrivé chez l’abbé Morellet. Ce vieillard tenait un livre et s’était endormi ; réveillé en sursaut quand M. de Chateaubriand se présenta, il laissa tomber son livre en criant : « Il y a des longueurs ! » et ce livre était précisément Le Génie du christianisme …

    En dépit de ses efforts, elle ne réussit jamais à l’attirer vraiment chez elle, ce
    qu’elle met sur le compte de sa propre conversation, « toujours un peu sérieuse,
    généralement raisonnable et le plus souvent sans aucun trait » qui manquait de ce
    qui pouvait « captiver une imagination ardente et avide d’idées ». Il vint pourtant
    quelquefois, mais ce fut pour l’entendre jouer au piano, accompagnée par le
    violoniste Baillot. Deux billets déclinent d’ailleurs, courtoisement mais
    résolument, d’autres invitations. Sans doute Victorine en conçut-elle quelque dépit
    et elle l’accusera plus tard d’avoir introduit dans la littérature « une coupable
    anarchie » et, girouette en politique, d’avoir été « « le mauvais génie de tous les
    gouvernements, qui a vendu son ombre par amour des gros sous ».

    Mme de Chastenay accueillit avec joie la fin d’un règne qui avait saigné la France à
    blanc pour la gloire et l’ambition d’un homme. Orléaniste depuis sa jeunesse, elle
    est pourtant heureuse du retour des Bourbons et de la monarchie. Ses Mémoires
    s’achèvent sur ces mots :

    « Ah ! si jamais fut vérifié le mot adressé par M. Bailly au roi Louis XVI, ce fut dans
    l’événement tant de fois béni de ce retour : “Henri IV avait conquis son peuple, ce
    jour-là le peuple avait reconquis son roi. »

    Les Mémoires de Mme de Chastenay furent publiés par Alphonse
    Roserot, beau-fils de Gustave Lapérouse, ancien sous-préfet de Langres, luimême
    fils d’Alexandre Lapérouse, exécuteur testamentaire de Victorine.

    Parmi lesmémorialistes de son temps, Mme de Chastenay est l’un des plus ingénus mais aussides plus sincères.

    Du XVIIIe siècle, elle a l’urbanité, la modération dans le propos,la politesse dans l’écriture. Elle est aussi un lucide observateur des événements etapporte un témoignage non négligeable sur les effets de la Révolution en province,en Normandie et en Bourgogne. Elle sait l’art du portrait, du trait qui fixe uncaractère et une personnalité, la manière légère et pittoresque de rendre l’atmosphère d’une soirée aux Tuileries ou à la Malmaison.










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